ENTRETIEN – Colonel Joseph Dupré La Tour : « servir, commander et aimer »

Le pas souvent pressé, l’allure toujours avenante, le colonel Dupré La Tour, âgé de 52 ans, est venu partager avec nous l’ampleur de son rôle de colonel adjoint auprès du général commandant la Brigade. Si la carrière de nos officiers est riche, c’est avec beaucoup d’humilité et un supplément d’âme peu commun qu’il nous a relaté son parcours et son activité actuelle.

Mon colonel, comment un artilleur de montagne arrive-t-il à la BSPP ?
J’avais choisi l’artillerie de montagne car le 93e RAM est le régiment où avait servi mon grand-père maternel, héros familial et figure de la Résistance. Un de mes camarades de promotion servait à la Brigade comme lieutenant à Masséna. Il m’a invité à passer un week-end chez lui pour voir ce qu’il faisait au quotidien. Je n’ai jamais voulu en repartir…

Et pourtant, comme tout officier de l’armée de Terre, vous avez servi dans plusieurs bureaux, en dehors de la BSPP ?
J’ai effectivement servi huit ans en « administration centrale », c’est-à-dire dans les bureaux parisiens de l’EMAT et de la DRHAT (contrôle de gestion, finance et ressources humaines). L’administration centrale ne faisait pas rêver l’officier de sapeurs-pompiers que j’étais mais après-coup, j’estime que c’est un passage très enrichissant. Au-delà d’amis militaires que l’on peut s’y faire, on y apprend les techniques d’état-major, des méthodes de travail, à décortiquer des sujets complexes au profit de chefs dont le temps est compté.

Des emplois formateurs ?
Tout-à-fait ! On apprend à travailler avec, ou contre, des gens qui n’ont pas les mêmes objectifs ; c’est un monde moins candide que la compagnie d’incendie ou que l’état-major de groupement… Il est important que, dans le parcours de nos officiers supérieurs, il y ait des affectations en administration centrale, pour servir l’armée de Terre dans un premier temps. Je rappelle que c’est l’armée de Terre qui forme les officiers. Cela permet de mieux servir la Brigade dans un second temps.

Votre vécu opérationnel est riche. Quelles sont vos interventions marquantes ?
En début de carrière, j’ai eu la chance de servir aux 26e et 10e compagnies, puis à l’état-major du 1er groupement. Alors, bien sûr, il y a mon premier feu de chef de garde, à Épinay-sur-Seine, avec une vieille dame malheureusement décédée dans son pavillon (je la revois encore vivante dans mes souvenirs…). Il y a bien entendu les nombreux feux sur la 26 et la 10, notamment le feu des EMGP à Aubervilliers, le soir de Sainte Barbe 1995 (38 grosses lances, une employée décédée). Plus tard, comme officier PC du G1, je participe aussi à des interventions marquantes : le crash du Concorde ou le feu d’immeuble de la rue Fraizier à Saint-Denis en qualité d’OSG au G3 (sept morts dont cinq enfants, trente blessés). Enfin, comme colonel de garde, avec l’incendie de Notre-Dame. Bien entendu, ces évènements restent marqués dans ma mémoire comme des moments de stress, où il faut appliquer le règlement intelligemment en se concentrant sur les priorités, donner des ordres pour organiser le désordre, obtenir le meilleur de chacun. Est-ce que ce sont ces interventions qui me marqueront à jamais ? Probablement mais les interventions de secours à victimes peuvent être également très marquantes, quand elles témoignent de la barbarie humaine (terrorisme bien sûr, mais aussi meurtre, torture…) ou quand les victimes sont des enfants.

Un exemple en particulier ?
Oui, je pense à une intervention de secours à victime qui m’a profondément marqué, lorsque nous sommes intervenus au chevet d’un caporal-chef de la 10e compagnie, compagnie que je commandais, qui avait mis fin à ses jours en se jetant du haut de la tour d’instruction du CS Pantin… Toutes ces interventions font mûrir très vite. Pour nos frères d’armes comme pour des inconnus, l’on n’est pas là pour soi mais pour les autres. Ce goût du service, des autres, est animé par ce triptyque : servir, commander et aimer.

« Mon capitaine avait besoin de 4 heures de pirogue pour me rejoindre. Quelle chance ! Mais quelle responsabilité. »

Durant votre carrière, vous avez été projeté en MCD et en OPEX. Quels enseignements ou quelles valeurs voudriez-vous transmettre à un sapeur-pompier militaire de ces expériences ?
Je n’ai pas une grande expérience des projections mais j’ai servi comme jeune chef de section pendant quatre mois en Guyane, et comme chef des équipes de liaison en Afghanistan pendant trois mois. La première expérience était une belle école du commandement : j’avais 23 ans, j’étais jeune lieutenant à la tête de ma section (trente PAX) sur un poste le long du Maroni et mon capitaine avait besoin de quatre heures de pirogue pour me rejoindre. Quelle chance !… Mais quelle responsabilité. Je garde un souvenir inoubliable de cette aventure humaine où, coincé entre le fleuve et la forêt, vous organisez les journées : vous faites des patrouilles, aménagez le poste, faites de la préparation opérationnelle, chassez…En général, pour attraper du gibier, il fallait mieux le commander aux piroguiers qui vous le rapportaient le lendemain. J’espère que les sapeurs-pompiers de Kourou sont de meilleurs chasseurs !

Et en Afghanistan ?
Cette deuxième expérience fut plus tardive : j’ai 38 ans et je pars comme lieutenant-colonel à Kaboul. Là-bas, on me confie une équipe de 28 militaires, répartis en sept équipes de quatre, issus de différents pays de l’OTAN : Allemagne, Italie, Croatie, Grèce, Turquie, Irlande et France. Mes équipes sont détachées auprès des différentes autorités afghanes (police, armée, services de renseignement…) et sont chargées de faire la liaison entre les forces de l’OTAN et les forces afghanes, ainsi que du renseignement de terrain. Il y a, à l’époque, des attentats quasi quotidiens à Kaboul, mais Dieu merci, on n’en parle pas en France et ma femme ne s’inquiète pas inutilement. C’est absolument passionnant : je sillonne la région de Kaboul tous les jours, allant parfois assez loin de ma base, pour rencontrer des officiers de l’armée et de la police afghanes. Si je devais donner un conseil aux sapeurs-pompiers de Paris, c’est de tenter l’aventure de l’OPEX. C’est une formidable expérience pour un militaire : servir son pays dans des contrées éloignées, relever de nouveaux défis, sortir de la routine quotidienne. Mais ce n’est pas facile à vivre pour le conjoint qui reste seul, parfois avec les enfants…

En décembre 2019, vous êtes passé de chef d’état-major à adjoint de la BSPP. Quelles sont vos prérogatives principales ?
Ce rôle d’adjoint du général commandant la BSPP personnifie celui qui est en place pour aider le général dans ses fonctions. À ce titre, je dois être en mesure de le représenter pour certaines réunions, dans certains grands chantiers. En outre, j’ai autorité sur trois entités spécifiques de l’état-major : les relations internationales, le bureau pilotage audit contrôle (BPAC) et le bureau études et prospectives (BEP).
Concernant la prospective, nous sommes à une période charnière. Quelles vont être les grandes orientations de ces prochains mois ?
Dans le monde toujours en ébullition de la prospective, il est difficile de dire si une période est plus charnière qu’une autre, d’autant qu’il y a différents chantiers qui n’avancent pas tous au même rythme, et c’est normal. La prospective a un peu souffert de l’épidémie. Pour prospecter, il faut aussi échanger, débattre… et cela n’est pas toujours possible en visioconférence. Un colloque consacré à l’innovation devait avoir lieu en novembre 2020, il est reporté au printemps 2021. Le bureau études-prospective mène de nombreux travaux. Je peux vous parler de trois d’entre eux.

« J’espère être un second de cordée fidèle, digne de la confiance du général. »

Quels sont-ils ?
Tout d’abord, la brumisation diphasique. C’est une innovation de rupture qui, si elle fonctionne, va avoir des conséquences très importantes. En raison de la Covid-19, des essais ont dû être reportés ou sont revus selon des modes allégés. Mais nous travaillons d’arrache-pied avec les laboratoires, les SDIS partenaires et l’industriel pour ne pas prendre trop de retard dans la réalisation du démonstrateur.

Quel autre projet allez-vous mettre en avant ?
Les travaux liés à la géolocalisation et à la communication indoor. Là encore, un peu de ralentissement dû à la pandémie, mais rien d’alarmant. Ce sont des travaux que nous menons avec des partenaires du Ministère des Armées.

Et enfin…
Enfin, l’expérimentation des vecteurs télé-opérés, qui est davantage une adaptation qu’une innovation, est bientôt terminée. La mise en service opérationnel aura lieu à l’été 2021 même s’il y aura toujours des progrès technologiques à prendre en compte car ces outils augmentent continuellement leurs capacités.
(ndlr : vous pouvez retrouver tous ces sujets dans notre dossier du numéro de septembre 2020)

Le BPAC est un bureau peu connu et qui est sous votre responsabilité…
Le BPAC est un bureau aux missions très intéressantes : pilotage, audit et contrôle. C’est un peu la tour de contrôle de l’état-major qui donne au général des informations capitales, synthétiques et consolidées, à travers le tableau de bord mensuel et toute une comitologie. Ce bureau exporte également un certain nombre d’informations vers la PP ou la DGSCGC. Enfin, il est chargé d’organiser les inspections que mène le général (ou son adjoint) et effectue, à la demande du général, des audits sur des sujets donnés.

Quelles relations entretenez-vous avec le général commandant la BSPP ?
Nous nous connaissons et nous apprécions depuis 1994 et je pense pouvoir dire que la confiance est totalement partagée. Confiance et fidélité ont la même étymologie latine, « fides », la foi. Je crois qu’à ce niveau de responsabilité et de service, il faut partager la même foi dans l’institution et dans ses hommes pour que le binôme « chef-adjoint » fonctionne bien. Pour reprendre l’image de l’artilleur de montagne que je fus, j’espère être un second de cordée fidèle et digne de la confiance du général.

Anecdote de mon OPEX à Kaboul

Je passe une nuit en surveillance sur le toit d’une maison avec un chef local du NDS (service de renseignement) pour tenter d’attraper un taliban recherché.

On a monté cette opération pendant trois jours et je suis hyper attentif. Vers 2 heures du matin, dans le silence de la nuit afghane, je perçois un bruit de moteur… Je suis sur mes gardes…. Non, il s’agit juste des ronflements du chef du NDS !

CRÉDITS

Propos recueillis par CNE Florian Lointier

Photos BSPP

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