Focus sur la section CONSERVATION DU PATRIMOINE (2/​2) : La chasse aux champignons

Grands formats — La conservation des documents d’archives peut parfois s’avérer délicate. Le fonds historique qui était stocké à Masséna a dû en partie subir un traitement spécifique anti-fongique avant d’être remisé à Saint-Ouen. Voyage au pays des conservateurs.

CNE San­drine Beau­jard-Val­let —  — Modi­fiée le 4 mai 2021 à 05 h 23 

Il y a quelques années, le site de Mas­sé­na a fait l’objet de tra­vaux de réha­bi­li­ta­tion de grande ampleur. Le sché­ma direc­teur pré­voyait alors un trans­fert des archives sto­ckées au second sous-sol de Mas­sé­na vers le site de Saint-Ouen. L’ensemble comp­tait un fonds consti­tué d’archives contem­po­raines, d’archives his­to­riques aux­quelles venaient s’ajouter des ouvrages de l’ancienne biblio­thèque offi­ciers, le tout avoi­si­nant les 929 mètres linéaires. Au début de l’année 2012, une infil­tra­tion d’eau a entrai­né une élé­va­tion impor­tante de l’humidité rela­tive dans l’espace de sto­ckage. Le 23 août, une visite sur le site de Mas­sé­na a per­mis de réunir les pre­mières infor­ma­tions en vue d’une éva­lua­tion de l’état sani­taire du fonds his­to­rique (rap­ports d’intervention, etc). L’humidité rela­tive se situait alors à un niveau extrê­me­ment éle­vé au vu des rele­vés ther­mo-hygro­mé­triques élec­tro­niques indi­quant une humi­di­té rela­tive à plus de 70 % Hr1 pour une tem­pé­ra­ture com­prise entre 23 et 25 °C.

Risques poten­tiels pour les archives

Sto­ckées dans des condi­tions envi­ron­ne­men­tales dégra­dées, les archives de la Bri­gade consti­tuées de maté­riaux orga­niques (papier, cuir, par­che­min, colles, tex­tiles), étaient for­te­ment expo­sées au déve­lop­pe­ment de micro-orga­nismes. En effet, les deux condi­tions mini­males pour leur déve­lop­pe­ment étaient réunies : une humi­di­té rela­tive (1) éle­vée et la pré­sence d’un sub­strat nutri­tif. A cela s’ajoutait un manque de ven­ti­la­tion du local ain­si qu’une tem­pé­ra­ture éle­vée favo­ri­sant l’accroissement des micro-organismes.

L’observation des docu­ments par son­dage mon­trait que seules les reliures sem­blaient atteintes. Un dépôt pou­dreux blan­châtre était pré­sent sur une grande quan­ti­té du fonds. Il a été consta­té par ailleurs que cer­taines reliures étaient pig­men­tées. Une colo­ra­tion allant du dépôt ver­dâtre à l’orangé révé­lait qu’une dégra­da­tion chi­mique des maté­riaux était en cours (déchets acides géné­rés par les moisissures).

Dans ce cas pré­cis, si une action n’était pas entre­prise rapi­de­ment, la dégra­da­tion des archives ris­quait de s’accélérer et d’être irrémédiable.

Mesures conser­va­toires d’urgence

Dans un pre­mier temps, il était impé­ra­tif de tou­cher aux archives conta­mi­nées avec toutes les pré­cau­tions d’usage. Les mani­pu­la­tions ont été effec­tuées avec des gants en latex non pou­drés. Le net­toyage méca­nique à l’aide de chif­fons était quant à lui à pros­crire au risque de faire péné­trer le mycé­lium (2) au cœur de la matière et de rendre le trai­te­ment encore plus difficile.

Dans un second temps, ont été éva­lués les mètres linéaires, le type, la dis­po­si­tion ain­si que l’implantation des rayon­nages devant être mis en place sur le site de Saint-Ouen pour accueillir l’ensemble du fonds. Cette phase était pri­mor­diale car elle condi­tion­nait le bon dérou­le­ment du chan­tier des archives. Celui-ci ne pou­vait débu­ter sans que le lieu d’accueil défi­ni­tif soit aménagé.

D’autre part, il était néces­saire de déter­mi­ner le type ain­si que l’ampleur de l’infection. La visite du local avait per­mis de consta­ter que celle-ci était limi­tée aux seules cou­ver­tures. Il res­tait donc à effec­tuer une étude par dénom­bre­ment pour en connaitre l’étendue pré­cise. Ce tra­vail a per­mis de déter­mi­ner le mode opé­ra­toire de trai­te­ment. Le pro­cé­dé de la micro-aspi­ra­tion des docu­ments a été rete­nu. L’ensemble de l’analyse a don­né lieu par ailleurs à une éva­lua­tion du temps de trai­te­ment méca­nique sur cha­cune des pièces, de fixer la durée glo­bale du chan­tier des col­lec­tions et de déter­mi­ner le nombre d’opérateurs nécessaires.

Enfin, une chaine opé­ra­toire de trai­te­ment a été défi­nie selon un pro­to­cole dont l’élaboration, l’application et le sui­vi scien­ti­fique ont été assu­rés par l’officier spécialiste.

Connaître son enne­mi pour pou­voir lut­ter efficacement

Une série de pré­lè­ve­ments des souches pré­sentes a été effec­tuée afin de déter­mi­ner en labo­ra­toire le type de moi­sis­sures affec­tant les archives et leur via­bi­li­té. Il s’agissait des souches Asper­gil­lus (3) et Pénicillium

Les moi­sis­sures pré­le­vées dans les archives de la Bri­gade étaient actives (vivantes) et cer­tains docu­ments encore humides néces­si­taient un séchage ain­si qu’un trai­te­ment chi­mique, cura­tif et non pré­ven­tif, à l’oxyde d’éthylène. Le pro­to­cole de trai­te­ment devait impé­ra­ti­ve­ment être éla­bo­ré par un spé­cia­liste qui ferait le lien entre le maitre d’ouvrage et le pres­ta­taire effec­tuant l’opération. L’action de l’oxyde d’éthylène sur les maté­riaux consti­tu­tifs des archives n’est pas neutre. Si le pro­to­cole n’est pas obser­vé, notam­ment en termes de res­pect des condi­tions envi­ron­ne­men­tales pen­dant le trai­te­ment et de res­pect des périodes de désorp­tion obli­ga­toire pour les docu­ments, le résul­tat peut s’avérer funeste pour les col­lec­tions. Cela peut éga­le­ment avoir un impact sur la san­té des per­sonnes mani­pu­lant les docu­ments. La réma­nence du trai­te­ment étant qua­si inexis­tante, en cas de nou­velles infil­tra­tions d’eau dans les futurs locaux de sto­ckage, une nou­velle infec­tion pou­vait être à craindre. Il était pri­mor­dial d’offrir sur le site de Saint-Ouen des réserves pré­sen­tant de par­faites condi­tions sani­taires (humi­di­té rela­tive infé­rieure à 60 %, net­toyage régu­lier visant à éli­mi­ner le sub­strat nutri­tif (pous­sière) néces­saire au déve­lop­pe­ment des moi­sis­sures, ventilation…etc.).

Tous ces para­mètres ont été pris en compte pour orga­ni­ser le chantier.

Le chan­tier des collections

  1. Les archives his­to­riques encore humides ont été éva­cuées au rez-de-chaus­sée de Mas­sé­na sur cha­riot, avant d’être pla­cées dans une pièce dévo­lue au séchage.
  2. Les archives sèches ont été direc­te­ment condi­tion­nées dans des car­tons, avant que ces der­niers ne soient palet­ti­sés et filmés.
  3. Après séchage, les archives dites « humides » ont été pla­cées dans des car­tons, qui ont été pla­cés sur des palettes et filmés.
  4. L’ensemble des archives a été trans­fé­ré chez un pres­ta­taire spé­cia­li­sé en vue de son trai­te­ment à l’oxyde d’éthylène.
  5. Par la suite le fonds trai­té a rejoint un site près de la caserne Mas­sé­na pour le lan­ce­ment du chan­tier des col­lec­tions d’archives (micro-aspi­ra­tion, sto­ckage et loca­li­sa­tion). Ce chan­tier, super­vi­sé par l’officier spé­cia­liste, a été assu­ré par deux tech­ni­ciennes de pré­ser­va­tion durant huit mois (mars à octobre)
  6. Paral­lè­le­ment, une esti­ma­tion quan­ti­ta­tive et qua­li­ta­tive du mobi­lier du site de Saint-Ouen a été faite par l’officier spécialiste.

A la fin de l’année 2013, l’ensemble du fonds a été trans­fé­ré sur le site de Saint-Ouen.

Afin d’en assu­rer à terme la consul­ta­tion, les archives ont été sto­ckées selon un sys­tème de clas­se­ment méti­cu­leux et de loca­li­sa­tion préa­la­ble­ment défi­ni. Des listes de coli­sage des docu­ments ont été éla­bo­rées lors des opé­ra­tions du chan­tier des col­lec­tions, de la phase de micro aspi­ra­tion et des trans­ferts. Il a fal­lu éga­le­ment gar­der à l’esprit qu’un sui­vi sani­taire des archives sto­ckées sur le site Saint-Ouen devait être effec­tué régu­liè­re­ment en contrô­lant et en dépous­sié­rant les nou­velles acqui­si­tions par exemple. Conjoin­te­ment un exa­men fré­quent des condi­tions envi­ron­ne­men­tales du local de sto­ckage devait éga­le­ment être réalisé.

Un long tra­vail de clas­se­ment depuis 2013…

Les rap­ports d’intervention les plus anciens, aux cou­ver­tures en cuir, ont fait l’objet de condi­tion­ne­ment spé­ci­fiques, indi­vi­duels, dans des boîtes de conser­va­tion au Ph neutre. Ces boîtes sont fabri­quées sur mesure.

A par­tir des années 1950, les rap­ports d’interventions se pré­sentent sous la forme de feuilles, conser­vées dans des clas­seurs. Ces der­niers ayant subis des dom­mages résul­tant de la forte humi­di­té ont été sup­pri­més et les rap­ports ont été clas­sés dans des boîtes de conser­va­tion Ph neutre de for­mat stan­dard A4. Les infor­ma­tions rela­tives au conte­nu ont été repor­tées sur la tranche de chaque boîte.


Le saviez-vous ?

Le mot moi­sis­sure est employé pour dési­gner des cham­pi­gnons micro­sco­piques dont la pro­pa­ga­tion se fait au moyen de spores. L’élimination des spores pré­sentes dans l’environnement est géné­ra­le­ment irréa­li­sable. La plu­part des moi­sis­sures dan­ge­reuses pour les archives et biblio­thèques com­portent deux struc­tures dif­fé­rentes, l’une végé­ta­tive, l’autre repro­duc­trice. L’appareil végé­ta­tif se carac­té­rise par une rami­fi­ca­tion de fila­ments inco­lores appe­lés hyphes. Ces hyphes, dont l’ensemble consti­tue le mycé­lium, poussent leurs rami­fi­ca­tions à tra­vers à tra­vers le papier et sont abso­lu­ment invi­sibles à l’œil nu. Leur pré­sence pré­cède le déve­lop­pe­ment visible de la moi­sis­sure. L’hyphe pro­duit des tiges connues sous le nom de coni­dio­phores, qui pro­duisent à leur tour des phia­lides, les­quels sont les élé­ments colo­rés de la moi­sis­sure. Il s’agit là de l’appareil repro­duc­teur de la moisissure


L’Association des Amis du Musée des Sapeurs-pompiers de Paris

Depuis 2011, l’AAM­SPP apporte son concours à l’ac­com­plis­se­ment des mis­sions du musée, notam­ment sur le plan des col­lec­tions (enri­chis­se­ment et res­tau­ra­tions). Dans ce but, l’association recherche et col­lecte des finan­ce­ments (sub­ven­tions et mécé­nat). L’adhé­sion est ouverte à tous : per­son­nels d’ac­tive, retrai­tés et civils exté­rieurs à la Bri­gade, pas­sion­nés par l’his­toire et le patri­moine de celle-ci.


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