INTERVIEW — MÉDECIN-CHEF STÉPHANE TRAVERS : « C’est ensemble que l’on pourra augmenter la qualité du service rendu. »

Har­ry Cou­vin —  — Modi­fiée le 21 février 2022 à 05 h 20 

Les rencontres d’ALLO DIX-HUIT — Arrivé l’été dernier, le professeur Stéphane Travers occupe désormais la fonction de médecin-chef de la Brigade. ALLO DIX-HUIT est allé à sa rencontre.

Pro­fes­seur, pou­vez-vous retra­cer votre par­cours pro­fes­sion­nel ?
J’ai 47 ans. Je suis marié, père de trois enfants et je suis méde­cin du ser­vice de san­té des armées (SSA). Aus­si loin que je me sou­vienne, ma voca­tion de méde­cin et mon sou­hait de rejoindre le SSA ont tou­jours été liés à l’idée de ser­vir un jour à la BSPP. Pari­sien d’origine, j’ai rejoint en 1992 l’école du ser­vice de san­té des armées et la facul­té de méde­cine de Lyon-Sud. Tout en me spé­cia­li­sant en méde­cine d’urgence, j’ai enta­mé ensuite un par­cours mixte asso­ciant sou­tien des forces et affec­ta­tions à la BSPP. J’ai notam­ment eu la chance de pou­voir ser­vir au 1er régi­ment de para­chu­tistes d’infanterie de marine (1er RPI­Ma), au ser­vice médi­cal de la pré­si­dence de la Répu­blique ou plus récem­ment au sein de l’antenne médi­cale de Vil­la­cou­blay puis à la 1re chef­fe­rie du ser­vice de san­té pour les forces spé­ciales. Ces années incluent la par­ti­ci­pa­tion à de nom­breuses opé­ra­tions exté­rieures et de très belles aven­tures humaines. En alter­nance, j’ai pu être affec­té à trois reprises à la BSPP : en 2006 comme méde­cin-adjoint au pre­mier grou­pe­ment d’incendie et de secours, puis méde­cin-chef du deuxième grou­pe­ment, en 2013 au sein de la sec­tion plans de secours-NRBC du bureau de méde­cine d’urgence (BMU) puis depuis le 1er sep­tembre 2021 comme méde­cin-chef. Sur le plan uni­ver­si­taire, je suis par ailleurs pro­fes­seur agré­gé en méde­cine d’urgence et par­ti­cipe à ce titre aux ensei­gne­ments et tra­vaux de recherche menés par le ser­vice de san­té des armées.

Com­ment appré­hen­dez-vous cette nou­velle affec­ta­tion ?
Avec un triple enthou­siasme ! Pre­miè­re­ment parce que les mis­sions de la BSPP comptent par­mi les plus pas­sion­nantes qui soient. Elles ont du sens et sont utiles. Notre ins­ti­tu­tion est par ailleurs, et depuis long­temps, un creu­set de la méde­cine d’urgence pré-hos­pi­ta­lière et un lieu de jonc­tion civi­lo-mili­taire entre méde­cine d’urgence et méde­cine opé­ra­tion­nelle. L’enrichissement mutuel est pal­pable au quo­ti­dien comme en situa­tion de crise. Mon enthou­siasme tient aus­si à la qua­li­té des hommes et des femmes de la BSPP en géné­ral et au sein de la divi­sion san­té. Enfin, les pro­chaines années s’annoncent pas­sion­nantes, notam­ment par les pers­pec­tives qu’offrent l’arrivée de nou­veaux outils tels eFi­Bi, Nexis ou encore les grands pro­jets comme le Grand Paris ou la pré­pa­ra­tion des JO 2024.

Mais au-delà de cela, j’appréhende sur­tout ce poste avec beau­coup d’humilité. J’hérite d’une divi­sion magni­fique, pleine d’histoire, de res­sources et de pro­jets. Ces der­niers mois ont été par­ti­cu­liè­re­ment éprou­vants pour tous. Les per­son­nels ont été pré­sents pour chaque étape de la crise sani­taire et sont actuel­le­ment encore sur-sol­li­ci­tés. Je mesure les attentes et les enjeux à venir…

Quelles vont être les grandes lignes de votre nou­veau poste pour l’année à venir ?
Je vais, en pre­mier lieu, pour­suivre et mener à bien les trois mis­sions de la divi­sion san­té : sou­te­nir, soi­gner et conseiller au mieux les hommes et femmes des grou­pe­ments et ser­vices, tout en par­ti­ci­pant à l’excellence opé­ra­tion­nelle de la Bri­gade, au quo­ti­dien comme en situa­tion de crise.

Ces der­niers mois ont été par­ti­cu­liè­re­ment éprou­vants pour tous

Avec des objec­tifs par­ti­cu­liers ?
Deux en effet. Le pre­mier fait par­tie de notre ADN : amé­lio­rer tou­jours et encore la qua­li­té du ser­vice ren­du aux vic­times et aux patients. Une des richesses de la Bri­gade est de pou­voir agir sur l’ensemble des maillons de la chaîne pré-hos­pi­ta­lière : de la prise d’appel à l’admission hos­pi­ta­lière, du secou­risme aux ambu­lances de réani­ma­tion et de la for­ma­tion au RETEX en pas­sant par la pré­pa­ra­tion opé­ra­tion­nelle, la recherche scien­ti­fique et la démarche qua­li­té. L’effort sur chaque maillon et sur leurs inter­ac­tions a per­mis, par exemple, de dou­bler, en quinze ans, la sur­vie sans séquelle des arrêts car­diaques. Nous pou­vons faire encore mieux.

Mon deuxième objec­tif est la prise en compte du fac­teur humain à tous les niveaux. Dans nos rela­tions avec les patients et les vic­times bien sûr, car l’éthique et la déon­to­lo­gie sont au cœur de la mis­sion, mais éga­le­ment en interne au sein de notre ins­ti­tu­tion. Nos mis­sions sont en effet de plus en plus com­plexes et les per­son­nels de la Bri­gade sur-sol­li­ci­tés, tant sur le plan phy­sique que psy­cho­lo­gique. Ces objec­tifs se rejoignent, car tra­vailler sur le fac­teur humain est aus­si un des prin­ci­paux leviers pour amé­lio­rer la performance.

Quelles inno­va­tions allez-vous mettre en avant ?
Les capa­ci­tés de la Bri­gade dans le domaine du secours à vic­times évo­luent conti­nuel­le­ment. Les VSAV et engins-pompes sont de mieux en mieux équi­pés pour stop­per les hémor­ra­gies, réani­mer les arrêts car­diaques et, depuis quelques années, trans­mettre des élec­tro­car­dio­grammes. D’autres pro­jets sont en cours. Les véhi­cules légers infir­miers offrent un nou­veau niveau de soin sur le sec­teur BSPP et la médi­ca­li­sa­tion pré-hos­pi­ta­lière pro­gresse conti­nuel­le­ment. Quelques années après l’arrivée de l’échographie ou de la bio­lo­gie embar­quée, le déve­lop­pe­ment de capa­ci­tés trans­fu­sion­nelles fait l’objet des études PLYO puis Fai­sang sur ambu­lances de réanimation.

Et au-delà de la tech­nique ?
Les marges de pro­grès sont en effet le plus sou­vent orga­ni­sa­tion­nelles. Les mises en ser­vice d’eFiBi, de Nex­sis, du réseau radio du futur sont des oppor­tu­ni­tés pour amé­lio­rer encore nos pro­cé­dures et la qua­li­té du ser­vice ren­du. Mais aus­si une réponse plus rapide et plus dis­cri­mi­nante au centre opé­ra­tion­nel, une trans­mis­sion des bilans plus simple et une orien­ta­tion plus fluide à la coor­di­na­tion médi­cale. Nous devons tendre vers une meilleure coor­di­na­tion avec les SAMU et les hôpi­taux. Enfin avoir la capa­ci­té de mieux com­prendre, ana­ly­ser et adap­ter nos réponses opé­ra­tion­nelles. Dans quelques années, ces outils et le déve­lop­pe­ment de l’intelligence arti­fi­cielle per­met­tront d’améliorer encore la fia­bi­li­té de nos réponses, mais je suis per­sua­dé que l’humain res­te­ra tou­jours au cœur de la décision.

Selon vous, com­ment doit évo­luer la méde­cine d’urgence en milieu urbain ?
Il convient de pré­ci­ser, avant de répondre à cette ques­tion, que l’objectif de la méde­cine d’urgence ne doit pas chan­ger : appor­ter à chaque patient en détresse une réponse opti­male et per­son­na­li­sée, quelle que soit sa situa­tion, son ori­gine ou son niveau social. En revanche, le contexte évo­lue, notam­ment sur le plan socié­tal et envi­ron­ne­men­tal. L’augmentation conti­nue de la sol­li­ci­ta­tion opé­ra­tion­nelle et les dif­fi­cul­tés que ren­contrent nos par­te­naires, à l’hôpital ou en méde­cine libé­rale, sont des pré­oc­cu­pa­tions majeures et de vraies sources d’inquiétude. Si l’intervention de la BSPP est l’option la plus per­ti­nente pour cer­taines bles­sures ou patho­lo­gies urgentes et en cas de détresse vitale notam­ment, il existe de nom­breuses situa­tions pour les­quelles d’autres acteurs offrent une réponse plus adap­tée (per­ma­nence des soins, méde­cine ambu­la­toire, ser­vices sociaux, trans­ports hos­pi­ta­liers pro­gram­més et moins urgents…). L’enjeu est de dis­cri­mi­ner dès l’appel pour orien­ter le requé­rant dans la bonne filière en lien avec nos dif­fé­rents partenaires.

Cer­taines filières sont-elles ame­nées à se déve­lop­per ?
Nous avons pu tra­vailler ces der­nières années sur les filières car­dio­lo­giques, neu­ro-vas­cu­laires ou trau­ma­to­lo­giques. D’autres doivent encore être amé­lio­rées pour mieux répondre aux détresses psy­cho­lo­giques, médi­co-sociales ou encore géria­triques… Je crois aus­si beau­coup dans l’innovation. Nous avons déjà évo­qué l’électrocardiogramme télé­trans­mis qui per­met de mieux orien­ter cer­tains patients, mais nous allons aus­si favo­ri­ser la coor­di­na­tion inter­ser­vices avec nos par­te­naires que sont les hôpi­taux, les SAMU et la police, parce que c’est col­lec­ti­ve­ment et ensemble que l’on pour­ra aug­men­ter la qua­li­té du ser­vice ren­du, mal­gré les dif­fi­cul­tés rencontrées.

Une des richesses de la Bri­gade est de pou­voir agir sur l’ensemble des maillons de la chaîne pré-hos­pi­ta­lière

Que peut-on encore amé­lio­rer dans le bien-être des sol­dats du feu, en termes opé­ra­tion­nel comme dans leur vie de tous les jours ?
Encore un sujet majeur… Pour ce qui est du domaine propre de la divi­sion san­té, il est évident que la qua­li­té du sou­tien est pri­mor­diale, notam­ment dans le cadre de la méde­cine du sport, par exemple. Tant pour pré­ve­nir les patho­lo­gies que pour suivre, accom­pa­gner et soi­gner au mieux les per­son­nels malades ou blessés.

Comme pour toute uni­té très for­te­ment expo­sée et sol­li­ci­tée, le sui­vi médi­co-psy­cho­lo­gique est aus­si une pré­oc­cu­pa­tion majeure pour le com­man­de­ment et le ser­vice de san­té. Plu­sieurs sujets d’importance ont, par ailleurs, été abor­dés ces der­nières années tels que la fatigue, le som­meil, la qua­li­té de vie en centre de secours mais aus­si l’amélioration des moda­li­tés de retour d’expérience. Effi­cience, exi­gence, bien­veillance et qua­li­té de vie des per­son­nels sont pour moi indissociables.

Nous ne sommes peut-être pas sor­tis de la crise sani­taire. Quelles leçons avez-vous tiré de cette situa­tion jusqu’à pré­sent ?
Comme toute crise, cette pan­dé­mie a mis en ten­sion nos orga­ni­sa­tions et nous incite à prendre en compte cer­tains ensei­gne­ments. Une leçon de modes­tie tout d’abord, car au XXIe siècle et mal­gré des décen­nies de pré­pa­ra­tion à cette éven­tua­li­té, un virus peut se répandre sur la pla­nète, bou­le­ver­ser et par­fois para­ly­ser nos orga­ni­sa­tions. Ces der­niers mois ont éga­le­ment été l’occasion de redire ce que sont la science et la démarche scien­ti­fique. Res­ter unis, prendre en compte avec luci­di­té ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas, accep­ter le doute et agir mal­gré l’incertitude puis rééva­luer nos choix avec méthode pour s’adapter en conti­nu sont des leçons uni­ver­selles en temps de crise. Ayant par ailleurs été à l’extérieur de l’institution lors des pre­mières vagues, je peux témoi­gner que le sys­tème BSPP a cette fois encore remar­qua­ble­ment fonc­tion­né pour faire face, s’adapter et inno­ver en pleine crise. J’y vois un lien avec les valeurs d’altruisme, d’efficience et de dis­cré­tion por­tées par chaque pom­pier de Paris, mais éga­le­ment avec les atouts qu’offre un modèle inté­gré incluant sous un même com­man­de­ment les opé­ra­tions, la san­té et la logis­tique. Mal­gré de nom­breuses dif­fi­cul­tés, la pro­tec­tion immé­diate de l’ensemble des per­son­nels, l’adaptation conti­nue des pro­cé­dures, la mon­tée en puis­sance rapide de la vac­ci­na­tion ou le déve­lop­pe­ment sur AR de nou­velles moda­li­tés de soins et, notam­ment d’oxygénation, sont des for­mi­dables suc­cès. Cer­taines adap­ta­tions de nos orga­ni­sa­tions sur­vi­vront par ailleurs à la crise et il va être inté­res­sant de redé­fi­nir la future place des visio­con­fé­rences ou de la télé­mé­de­cine par exemple.

Pho­to : SGT Nicho­las Bady


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