Perspectives — Comment les pompiers travaillent avec des entrepreneurs sociaux pour répondre à la crise des secours ?

Perspectives — En 2019, les sapeurs-pompiers de Paris réalisaient plus de 522 000 interventions, leurs capacités humaines et matérielles leur permettent d’en réaliser 450 000. Et chaque année, le nombre d’appels au 18112 ne cesse d’augmenter… On parle de « crise du secours » : la crainte est de rater un appel urgent, une vie à sauver, face au flux incessant d’appels qui ne concernent pas toujours les pompiers (6 000 appels pour 1 300 interventions/​jour). Demain, le risque majeur est de voir notre système de secours — gratuit, immédiat, et accessible à tous — disparaître, pour laisser place à un système moins performant, ou moins équitable.

La rédac­tion Allo18 —  — Modi­fiée le 29 avril 2021 à 04 h 15 

L’isolement social fait exploser le système d’urgence des pompiers

Le constat ? Lors d’une inter­ven­tion sur cinq, aucun geste de secours n’est réa­li­sé. Le nombre de situa­tions cor­res­pon­dant à des détresses vitales, ce pour quoi sont for­més les pom­piers, reste quant à lui stable. Pour affi­ner la pro­blé­ma­tique, la BSPP et (IM)PROVE, cabi­net spé­cia­li­sé dans la mesure d’impact, ont for­ma­li­sé un sys­tème offi­ciel de caté­go­ri­sa­tion des signa­le­ments pour l’ensemble des casernes de la BSPP. Cette caté­go­ri­sa­tion a per­mis d’identifier que 70 % de ces inter­ven­tions relèvent de “l’assistanat” indi­quant que la requête aurait pu être trai­tée par un proche ou un voisin !

Le motif ? Les Pom­piers de Paris ont obser­vé que les pro­blé­ma­tiques liées à ces inter­ven­tions appe­lées « non urgentes », se situaient hors de leur cadre d’action, car il ne s’agissait pas d’accidents de vie mais de pro­blé­ma­tiques socié­tales qu’ils ne pou­vaient pas empêcher.

Les pre­miers élé­ments de l’étude quant aux inter­ven­tions à carac­tère sociale réa­li­sées par les pom­piers, ont révé­lé des situa­tions médi­co-sociales très dégra­dées, liant fra­gi­li­té et iso­le­ment ou soli­tude, pour les­quelles le pom­pier n’est pas for­mé et le trans­port à l’hôpital rare­ment la bonne réponse. Mais les cas qui consti­tuent peut-être la plus grande pro­blé­ma­tique, par­fois appe­lés « appels abu­sifs », étaient ceux pour les­quels l’action des pom­piers aurait pu sim­ple­ment être rem­pla­cée par celle d’un proche ou d’un voisin.

ethique du SPP

Une solution : les entrepreneurs sociaux, acteur du vivre ensemble

Et si la crise du secours était en fait une crise de la soli­da­ri­té locale et du lien social ? Et si, au lieu d’appeler les pom­piers, les habi­tants pou­vaient sol­li­ci­ter leur voi­si­nage ou des asso­cia­tions locales en cas de pro­blèmes du quotidien ?

Les Pom­piers de Paris se sont alors deman­dés « com­ment ame­ner les habi­tants à sol­li­ci­ter spon­ta­né­ment leur voi­si­nage en cas de sou­ci du quo­ti­dien » ? De nom­breux acteurs sociaux ont mis des aides en place, mais qui n’agissent pas sur les com­por­te­ments. De plus, adop­ter un com­por­te­ment uni­que­ment en cas d’urgence, indé­pen­dam­ment du quo­ti­dien, n’est pas chose aisée. Or, les pom­piers n’agissent que dans le cadre de situa­tions d’urgence.

Si notre époque est celle de l’isolement et la soli­tude en ville, voire de l’individualisme, les Pom­piers de Paris ont aus­si obser­vé que c’est celle de l’engagement. De nom­breux citoyens expriment la volon­té d’agir à leur échelle pour résoudre des pro­blèmes de socié­té. De nom­breux entre­pre­neurs sociaux agissent alors pour recréer du lien social, en inci­tant les citoyens à se dire bon­jour, à par­ta­ger des moments de convi­via­li­té et des objets, à « aller vers » leur voi­sin, à bien vivre ensemble au quotidien.

La BSPP n’est désor­mais plus seule face à son défi : elle peut enrayer la crise du secours en s’appuyant sur les entre­pre­neurs sociaux. Pour la pre­mière fois de son his­toire, la BSPP décide donc de faire le pari de créer des par­te­na­riats avec ces entre­pre­neurs du Vivre ensemble.

Comment collaborer avec des entrepreneurs sociaux quand on est une institution publique et militaire ?

La BSPP s’est fait aider par make­sense, un expert de l’entrepreneuriat social et de la mise en place de pro­jets de col­la­bo­ra­tion inno­vants. Cela leur a per­mis d’identifier tous les entre­pre­neurs sociaux per­ti­nents pour répondre à leurs défis comme La Cloche, Les Amis d’Hu­bert, Entou­rage, Le Social bar, Les Hyper Voi­sins, Next­door et bien d’autres.

make­sense a orga­ni­sé en juillet 2018 un Créa­thon du Vivre ensemble réunis­sant des pom­piers, des citoyens et des entre­pre­neurs sociaux pour co-construire des solu­tions. Une dizaine de solu­tions a été pré­sen­tée au jury com­po­sé notam­ment du géné­ral Jean-Claude GALLET qui s’est impli­qué per­son­nel­le­ment pour sélec­tion­ner les pro­jets à expé­ri­men­ter. Quatre pro­jets ont été rete­nus et accom­pa­gnés par make­sense pen­dant six mois. Après cette phase d’expérimentation, ils sont aujourd’hui prêts à aller plus loin !

Les pro­jets sélec­tion­nés se sont mon­tés en équipe mélan­geant des pom­piers du ter­rain, des pom­piers des fonc­tions sup­ports, des citoyens et/​ou des entre­pre­neurs sociaux. De réels pro­jets de col­la­bo­ra­tion ont pu naître entre les pom­piers et les entre­pre­neurs sociaux. Ils ont été expé­ri­men­tés sur une caserne et éva­lués pour déci­der de leur expan­sion et le for­mat que pren­drait la suite de cette phase de prototypage.

  • L’évolution des for­ma­tions citoyennes, en col­la­bo­ra­tion avec La Cloche

La for­ma­tion « Gestes qui sauvent » des Pom­piers a été revue pour inté­grer les élé­ments de la for­ma­tion « Aller vers » de la Cloche (qui pro­pose une nou­velle approche avec les per­sonnes sans abris). La nou­velle for­ma­tion a été tes­tée sur plus de 150 fran­ci­liens dans la caserne de Sévi­gné avec un impact posi­tif sou­li­gné sur la per­cep­tion des per­sonnes sans abris et com­ment leur venir en aide. Le taux de recom­man­da­tion des for­ma­tions est aujourd’hui de 90%. L’am­bi­tion est désor­mais d’é­tendre cette for­ma­tion « Gestes qui sauvent » nou­velle for­mule au niveau national.

  • Une nou­velle com­mu­ni­ca­tion en col­la­bo­ra­tion avec Nextdoor

En fin 2018, la BSPP a d’abord inno­vé en dis­tri­buant 100,000 flyers lors de la cam­pagne du calen­drier des pom­piers avec 800 pom­piers mobi­li­sés. Le flyer enga­geait les citoyens avec des défis à réa­li­ser pour pro­mou­voir le vivre ensemble. Depuis, les pom­piers tra­vaillent avec Next­door pour s’engager dans une com­mu­ni­ca­tion avec un niveau très local. C’est l’opportunité pour eux d’avoir des échanges très directs avec la popu­la­tion et de dif­fu­ser des mes­sages encou­ra­geant des rela­tions de voisinage.

  • La Bri­gade du Vivre Ensemble en col­la­bo­ra­tion avec la Mai­rie de Paris

La BSPP a créé une bri­gade com­po­sée de ser­vices civiques et de réser­vistes, qui en paral­lèle de leur mis­sion opé­ra­tion­nelle dans les ambu­lances, ont été immer­gé dans le milieu de l’ESS et des dif­fé­rents acteurs du Vivre Ensemble. En six mois (de jan­vier à juin 2019) l’expérimentation a per­mis de sen­si­bi­li­ser plus de 300 citoyens (XIIIe arr.) à la pro­blé­ma­tique ren­con­trée par les pom­piers (sur-sol­li­ci­ta­tion) et de dif­fu­ser lar­ge­ment l’enjeu du vivre-ensemble. Le pro­jet va pou­voir être repris plus lar­ge­ment par la mai­rie de Paris.

Comment évaluer un tel projet ? et quel est l’impact de telles initiatives ?

En conclu­sion, deux fac­teurs clés de suc­cès ont été relevés :

- La néces­si­té de penser/d’agir “local” comme l’affirme un par­te­naire : “C’est l’échelle des rela­tions humaines, au niveau de la cage d’escalier/du quar­tier, qui compte en pre­mier lieu pour la rési­lience sociale”. Les fran­ci­liens eux-mêmes ont pris conscience de la néces­si­té d’agir à leur échelle contre l’isolement social : : “Il faut recréer l’ambiance “vil­lage” au sein de notre ville”, “ins­tau­rer une fra­ter­ni­té de proxi­mi­té” (…) nous disent-ils.

- L’enjeu de l’éducation per­met­tant d’agir de manière pré­ven­tive. Cela doit se concré­ti­ser par une approche “mul­ti-acteurs” en tis­sant par exemple des par­te­na­riats avec les écoles et uni­ver­si­tés, avec les entre­prises, etc.

En 2020, le pro­gramme du Vivre Ensemble de la BSPP s’étend sur le ter­ri­toire pari­sien et ren­force ces actions pour conti­nuer d’agir pour lut­ter contre la sur-sol­li­ci­ta­tion du 18112 à tra­vers des actions péda­go­giques et col­la­bo­ra­tives avec les acteurs locaux enga­gés sur le vivre ensemble : une véri­table dyna­mique de pré­ven­tion sociale à l’échelle du quartier.

1 réflexion sur “Perspectives — Comment les pompiers travaillent avec des entrepreneurs sociaux pour répondre à la crise des secours ?”

  1. Bon­jour, article très inté­res­sant. Si cela peut per­mettre aux SPP d’être sou­la­gés des appels non urgents, afin qu’ils puissent réel­le­ment se concen­trer sur leur voca­tion pre­mière, c’est tou­jours bon à prendre ! Je vous sou­haite beau­coup de cou­rage et encore mer­ci pour tout ce que vous faites ?!

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