RETEX — 4e famille : les immeubles de tous les dangers

Feu d'immeuble de 4e famille

Grands formats — Un retour d’expérience (RETEX) nouvelle génération tente actuellement de combler certains errements provoqués depuis plusieurs décennies d’interventions sur les immeubles de 4e famille. Un recensement des pratiques qui fonctionnent bien et qui a permis de redessiner une nouvelle doctrine.

CNE Flo­rian Loin­tier —  — Modi­fiée le 5 mai 2021 à 12 h 44 

D’une hau­teur com­prise entre 28 et 50 mètres, ces immeubles à usage qua­si-exclu­sif d’habitation ont vu leur implan­ta­tion explo­ser dans les années 1950 – 60. Leur archi­tec­ture moderne (pour l’époque) et leur capa­ci­té à loger un grand nombre d’habitants furent bien accueillies dans cette période des Trente Glo­rieuses, pros­pères démo­gra­phi­que­ment et éco­no­mi­que­ment.
Si ces immeubles étaient pour la plu­part bien conçus et l’œuvre d’architectes ingé­nieux, ils n’ont pas eu pour autant une exis­tence pérenne. Et cer­tains ont été construits à la va-vite.
La vétus­té de ceux n’étant pas détruits aujourd’hui en témoigne. Côté sécu­ri­té, notons que la régle­men­ta­tion incen­die y était peu contrai­gnante avant l’arrêté du 31 jan­vier 1986.

Un maximum de plans

Ce RETEX par­ti­cu­lier n’est pas vrai­ment nou­veau. Il est issue d’une période d’ur­ba­ni­sa­tion mas­sive des années 60 – 70 avant que les pou­voirs publics fassent marche arrière. Ain­si, dès la fin des années 80, cer­taines villes ont déve­lop­pé des plans d’urbanisation colos­saux afin de détruire ces immeubles de 4e famille pour en construire de plus petits pour relo­ger les habi­tants. L’exemple le plus élo­quent sur le sec­teur de la BSPP est celui de Cli­chy-Mont­fer­meil où de nom­breuses cités ont été détruites et ont fait place à des immeubles de 3e famille (1 624 démo­li­tions, 2 111 recons­truc­tions, 977 réha­bi­li­ta­tions et 1 801 rési­den­tia­li­sa­tions). Mal­gré cet énorme effort (un des plus grands plans d’urbanisme de France), des immeubles de 4e famille existent tou­jours et des incen­dies dra­ma­tiques conti­nuent d’éclore.
Régle­men­ta­tion pas assez contrai­gnante ? Manque d’entretien des co-pro­prié­taires ? Cer­tains bailleurs défi­cients ? Les ques­tions res­tent sou­vent sans réponse.

Les immeubles d’habitation parmi les plus dangereux

Construits il y a plus de soixante ans, ces immeubles vieillis­sants n’ont sou­vent pas subi, par manque de bud­gets, les réno­va­tions suf­fi­santes pour pou­voir répondre aux normes de sécu­ri­té actuelles. L’effort étant sou­vent fait sur des tra­vaux plus urgents : humi­di­té, désa­mian­tage, éco­no­mie d’énergie et même esthé­tique. D’ailleurs, sur le plan de la régle­men­ta­tion, rien n’impose d’élever le niveau de sécu­ri­té.
Aujourd’hui, habi­tats sociaux par excel­lence, les familles les plus pré­caires s’y amassent faute de moyens suf­fi­sants. Confron­tés à des com­por­te­ments sou­vent inadap­tés face aux incen­dies, les pom­piers de Paris se retrouvent par­fois face à des situa­tions extrêmes qui peuvent mettre en péril leur sécu­ri­té.
À cela s’ajoute le dif­fi­cile com­pro­mis entre sûre­té et sécu­ri­té incen­die et plus pré­ci­sé­ment les inci­vi­li­tés et la lutte contre le tra­fic de drogue. Pour lut­ter contre cer­taines nui­sances, les habi­tants ou les bailleurs usent de stra­ta­gèmes pour satis­faire un besoin, sans se sou­cier de l’aggravation de leur propre sécu­ri­té en cas d’incendie. Citons par exemple, la fer­me­ture de grilles d’accès aux toits, la dégra­da­tion ou la condam­na­tion de colonnes sèches.

L’évolution de la doctrine

Cer­taines pra­tiques, auto­ri­sées au moment de la construc­tion de ces loge­ments, ont dû être gom­mées lors de la mise en place de nou­velles régle­men­ta­tions. En 1960, la loi auto­ri­sait les construc­teurs à pré­voir une éva­cua­tion des habi­tants par les toits, par des bal­cons filants et même par une trappe reliée à l’étage infé­rieur.
L’isolation ther­mique accroît éga­le­ment la dif­fi­cul­té. La condam­na­tion pure et simple d’un esca­lier exté­rieur est un pro­blème récur­rent qui met gran­de­ment en dan­ger les habi­tants. De même, la mise en place d’une iso­la­tion sup­plé­men­taire sur une ou plu­sieurs façades ou le chan­ge­ment de maté­riaux à cer­tains endroits peuvent agir comme un conduc­teur accé­lé­rant la pro­pa­ga­tion du feu.

À cas non conforme, doctrine novatrice

Plu­sieurs RETEX ont été conduits afin de faire évo­luer notre doc­trine. Mais actuel­le­ment, le bureau de pla­ni­fi­ca­tion opé­ra­tion­nelle (BPO) sou­haite aller plus loin et pro­vo­quer chez les inter­ve­nants une manne de pro­po­si­tions que nous avons peu l’habitude d’exploiter. L’idée a ain­si été de res­sor­tir les vieux ensei­gne­ments pour voir quelles évo­lu­tions pou­vaient être appor­tées, quitte à être un peu nova­teur et répondre aux besoins au plus proche du ter­rain.
Man­dat a été don­né à trois com­pa­gnies de ban­lieue des trois grou­pe­ments d’incendie de la BSPP (Cli­chy-sous-Bois, Cré­teil et Ples­sis-Cla­mart). L’idée consiste à uti­li­ser les élé­ments du RETEX pour faire avan­cer la doc­trine en éplu­chant les vieilles recettes, celles qui ne sont pas tou­jours conte­nues dans les manuels, mais qui ont été expé­ri­men­tées sur inter­ven­tion ou en exer­cice et qui ne semblent pas si sur­an­nées.
Il est même deman­dé d’aller plus loin et de s’inspirer des méthodes employées dans d’autres types d’habitats, comme les IGH. On uti­li­se­rait les ascen­seurs de façon prio­ri­taire pour mon­ter le maté­riel ou encore, on auto­ri­se­rait nos per­son­nels à mon­ter les étages veste ouverte afin de conser­ver une tem­pé­ra­ture cor­po­relle adé­quate en vue d’un un enga­ge­ment intense à suivre. Des claies de por­tage, à l’image de ce qui se fait déjà dans la sécu­ri­té civile sur feu de forêt, pour­raient voir le jour. La grille de départ des secours pour­rait éga­le­ment évo­luer : pour­quoi ne pas envoyer un module ETARE sys­té­ma­ti­que­ment sur ce type d’habitat, puisque la plu­part pos­sède une mesure opé­ra­tion­nelle ?
À rai­son d’une fois par mois, les com­pa­gnies res­ti­tuent leurs essais, leurs exer­cices, leurs expé­riences devant les SOI et le BPO. Et au final, elles rap­por­te­ront direc­te­ment au géné­ral l’ensemble de leurs recherches.
De quoi ali­men­ter une réunion à la richesse sur-dimen­sion­née ! Et pour­quoi ne pas espé­rer un jour la nais­sance d’un BSP habitation…

Un peu de technique… et d’idées

Faut-il ouvrir la porte ?
Le conseil prin­ci­pal don­né à la popu­la­tion est tou­jours : « Fer­mez la porte de chez vous ». Quand il s’agit de la cir­cu­la­tion de l’appartement en feu, ce prin­cipe a pour fina­li­té de conser­ver l’intégrité de l’ensemble de la cage d’escalier. La ques­tion se pose avec la néces­si­té d’ouvrir cette porte palière qui ne peut s’effectuer que lorsque les pom­piers ont la par­faite maî­trise de la cage d’escalier (exu­toire, ascen­seur, moyen d’extinction prêt, coor­di­na­tion radio…). À ce titre, la lance haute pres­sion ou la créa­tion d’une « cha­tière » en bas de porte peuvent s’afficher comme une solu­tion à exploi­ter. Tout est his­toire de coordination.

La ges­tion des recon­nais­sances
Dans un incen­die déve­lop­pé et qui concerne un immeuble de cette taille, la prio­ri­sa­tion des recon­nais­sances appa­raît d’emblée comme une mis­sion essen­tielle. Les pre­mières indi­ca­tions du centre opé­ra­tion­nel (CO) per­mettent d’appréhender immé­dia­te­ment la loca­li­sa­tion du foyer : plus le feu est bas dans l’immeuble et plus il sera aisé de le com­battre ; mais les recon­nais­sances seront très longues. Les pre­miers engins peinent à les orga­ni­ser d’emblée. L’une des solu­tions envi­sa­gées pour­rait être un engin pompe dédié uni­que­ment à l’administration des recon­nais­sances : gestion/​coordination des recon­nais­sances, récu­pé­ra­tion des clés, etc… À ce titre, le PRV appa­raît comme un lieu pré­cieux tout comme le concours des forces de police et des gar­diens d’immeuble.

L’évolution des maté­riels
Gagner du temps et de l’efficacité oblige à une amé­lio­ra­tion de nos outils actuels. Pre­mier exemple, le tableau de ges­tion des recon­nais­sances doit être étof­fé pour prendre en compte les spé­ci­fi­ci­tés de tous les bâti­ments. Pour le com­plé­ter, un tableau spé­ci­fique de ges­tion des clés est en cours de concep­tion et tes­té afin de sim­pli­fier son fonc­tion­ne­ment.
Côté aérau­lique, l’arrivée pro­chaine sur inter­ven­tion d’un ven­ti­la­teur auto­nome sur bat­te­rie (type VAR) devrait appor­ter une plus grande sou­plesse dans la ges­tion des flux gazeux au plus près du sinistre.

Major Sylvain Roger

Nous atten­dons une remon­tée d’informations sur les bonnes pra­tiques accu­mu­lées depuis plu­sieurs années par les acteurs de terrain.

MAJOR SYLVAIN ROGER, adjoint au chef de groupe RCCI (Recherche des Causes et Cir­cons­tances des Incendies)

Quels sont les bons réflexes qu’un sapeur-pom­pier doit avoir ?
Dans un pre­mier temps, le sapeur-pom­pier doit s’appuyer sur les dis­po­si­tions construc­tives et les moyens de secours exis­tants. Il doit pro­cé­der à leur mise en œuvre tout en s’assurant de leur bon fonc­tion­ne­ment. Tout d’abord, une cage d’escalier, ça se pro­tège ! L’encloisonnement de l’escalier par la fer­me­ture de l’ensemble des portes (portes des cir­cu­la­tions asso­ciées à leur ferme-porte, porte don­nant sur le volume sinis­tré) est prio­ri­taire. Ensuite, il doit pro­cé­der au désen­fu­mage de cette cage d’escalier par l’action sur la com­mande et s’assurer par une équipe de la bonne ouver­ture. Enfin, il doit recon­naître les cir­cu­la­tions hori­zon­tales afin de s’assurer qu’une pro­pa­ga­tion des fumées n’est pas entraî­née par un mau­vais fonc­tion­ne­ment du sys­tème de désen­fu­mage.
Une fois cette pre­mière étape réa­li­sée, il peut mettre en place un moyen hydrau­lique en eau et les moyens de la ven­ti­la­tion opé­ra­tion­nelle (ven­ti­la­teur maître, VAR) avant toute action sur la porte du local sinistré.

Qu’attendez-vous de cette expé­ri­men­ta­tion que vous menez sur les immeubles de 4e famille ?
Nous atten­dons une remon­tée d’informations sur les bonnes pra­tiques accu­mu­lées depuis plu­sieurs années par les acteurs de ter­rain. C’est éga­le­ment un moment pri­vi­lé­gié per­met­tant d’étudier des inno­va­tions opé­ra­tion­nelles afin d’améliorer les condi­tions d’engagement dans ce type d’immeuble.

Les pre­miers résul­tats sont-ils concluants ?
Oui, grâce à la totale adhé­sion des com­pa­gnies tests mais éga­le­ment des bureaux métiers qui sou­tiennent les tra­vaux en cours. Les pro­blé­ma­tiques ren­con­trées sur les immeubles de la 4e famille engagent la BSPP dans une constante évo­lu­tion de ses pro­cé­dures qui s’appuient sur une marche géné­rale des opé­ra­tions éprou­vées. Cet effort a tou­jours été réa­li­sé, le tra­vail actuel en est une conti­nui­té.
Cette capa­ci­té à s’adapter dans un contexte de vieillis­se­ment de l’état de sécu­ri­té de ces immeubles per­met d’être confiant pour l’avenir et la qua­li­té de nos engagements.

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