RETOUR D’INTER – Feu d’immeubles à Vincennes

Dans les conditions caniculaires particulièrement éprouvantes de la nuit du 10 au 11 août 2020, les sapeurs-pompiers de Paris font face à un incendie d’une ampleur rare. Plusieurs immeubles en flammes dans un environnement complexe et un dénouement qui restera longtemps incertain.

La lumière des flammes, puissante, chaude et orangée, contraste avec l’obscurité de la nuit. La fumée, noire et épaisse, dissimule l’architecture du champ de bataille. L’ennemi brûlant surgit de toutes parts et progresse dans toutes les directions. Le feu semble incontrôlable. Plusieurs balcons sont en flammes. Deux façades, pourtant espacées de plusieurs mètres, sont totalement embrasées. Une toiture brûle également tandis que les sapeurs-pompiers de Paris s’efforcent de comprendre comment s’engager dans ce combat titanesque. Plus tôt dans la nuit, certains appels reçus au centre opérationnel (CO) présagent de la gravité du sinistre : « J’ai entendu une explosion ! Il y a dix étages qui brûlent, indique une femme en pleurs à l’opérateur. Les gens se jettent par la fenêtre, je les entends hurler…

Quelqu’un d’autre vient de sauter ! ». Les secours sont immédiatement déclenchés. Code motif : explosion. Dans le départ normal, le fourgon d’appui (FA) de Montreuil complète le camion citerne rural (CCR) et l’échelle pivotante automatique (EPA) de Vincennes, aux ordres de l’adjudant Laurent De Jésus, chef de garde de Vincennes. Un groupe habitation est également au départ des secours. « Je suis à peine sorti de la remise lorsque l’état-major m’annonce l’envoi d’un groupe SAP [1] par anticipation, indique l’adjudant De Jésus. Je fais immédiatement le lien avec la notion de défenestrés, mais je reste concentré sur le trajet. Quelques instants plus tard, l’état-major me contacte à nouveau et m’informe d’un changement d’adresse ! Arrivé sur place, il y a déjà beaucoup de monde. Des civils, beaucoup de policiers également. Un homme me dirige vers un hall d’entrée et m’indique que l’intervention se situerait en sous-sol. »

Le chef de garde est alors rejoint par ses équipes. Ensemble, ils commencent à cher-cher où se situe l’intervention. « À cet instant, personne ne me parle d’explosion, poursuit l’adjudant. En fait… Je ne vois rien. C’est sain. C’est calme. Il y a du monde, un peu d’affolement, mais je ne vois aucun signe d’explosion, encore moins d’incendie. Pas de panache, rien. » En reconnaissances dans un bâti-ment, le sous-officier aperçoit quelques lueurs au travers d’une vitre : « Je force alors la fenêtre et je découvre un immeuble embrasé sur plusieurs étages ! Je demande immédiatement renfort habitation ».

Le calme apparent de la rue contraste avec le chaos devant lequel se trouve désormais l’adjudant De Jésus. Un immeuble d’habitation, enclavé et particulièrement difficile d’accès, est totalement embrasé. À présent engagé dans une courette intérieure et faisant face au bâtiment enflammé, le chef de garde est interloqué : « Je réalise que la façade arrière d’un autre bâtiment, celui depuis lequel j’ai forcé une fenêtre pour découvrir l’incendie, est également en train de brûler ».

Une femme se manifeste alors depuis un balcon. « Nous sommes en contrebas par rapport au sol, poursuit l’adjudant. C’est haut, il fait sombre et un arbre immense nous cache la visibilité. Nous entreprenons son sauvetage au moyen des échelles à main tandis que des flammes apparaissent déjà derrière elle. Soudain, un homme tombe à quelques mètres de nous ». La situation est terrible. Et le balcon s’embrase fatalement…

Le chef de garde est alors rejoint par le capitaine Sylvain Le Gall, officier de garde de la 24e compagnie. Les deux hommes ont un échange relativement bref. « Le compte rendu de l’adjudant se résume à un constat très clair, souligne le capitaine Le Gall. Deux immeubles sont en feu. J’indique au chef de garde que je vais prendre le COS [2] et je lui laisse la responsabilité de l’immeuble entièrement embrasé. Pour ma part, je vais coordonner l’engagement des secours et ordonner l’extinction du deuxième bâtiment. »

IL Y A EN RÉALITÉ, DEUX FEUX …

L’officier de garde compagnie confie cette mission au chef de garde du centre de secours Montreuil, puis croise le lieutenant-colonel Guenanten, officier supérieur de garde (OSG) du deuxième groupement d’incendie et de secours. « Je fais un compte rendu succinct à l’OSG, détaille le capitaine Le Gall. Nous sommes confrontés à un feu d’ilot d’habitation. Il y a en réalité deux feux, sur deux immeubles différents, que j’ai sectorisé avec deux chefs de garde. Les priorités sont données aux sauvetages et à la lutte contre les propagations. À cet instant, je sais que l’officier supérieur va prendre le commandement des opérations de secours. Nous nous accordons sur deux priorités : maintenir les axes logistiques d’accès aux bâtiments avec l’aide de la police et définir une zone de déploiement initial (ZDI). »

Le lieutenant-colonel David Guenanten se présente « d’emblée face à un feu majeur et, toute proportions gardées, multisite. Le contraste avec la relative tranquillité de la rue est saisissant. De l’extérieur, on ne perçoit absolument rien du drame qui est en train de se produire quelques mètres plus loin. Il suffit néanmoins de passer un porche et de parcourir quelques dizaines de mètres pour découvrir une situation extrêmement critique. Une situation critique et… assez déconcertante, parce qu’inexplicable ».

L’officier supérieur prend le commandement des opérations de secours. L’adjudant De Jésus poursuit la lutte dans l’immeuble entièrement embrasé tandis que le capitaine Le Gall devient chef de secteur du deuxième bâtiment. Plusieurs lances sont en manœuvre mais les priorités sont données à la recherche de victimes : « À cet instant, c’est une de mes principales préoccupations, assure le lieutenant-colonel Guenanten. Je pense au plan Rouge. J’ai en mémoire l’incendie de la cité du Labyrinthe en 2011 (NDLR : cinq personnes décédées et plus de 50 blessés) et je sais que le bilan humain risque d’être lourd. De plus, il n’y a ici aucun moyen simple de prendre en charge un afflux massif de victimes… ».

L’officier supérieur de garde, avec discernement et humilité, estime « qu’il faut savoir reconnaître lorsque l’on a besoin d’aide. En soi, cette intervention ne dépasse probablement pas les compétences de l’OSG, mais ce soir-là, elle dépassait peut-être les miennes ».

Au regard de la complexité de l’intervention, le lieutenant-colonel Guenanten transmet le commandement des opérations de secours au colonel Ronan de Blignières, colonel de garde (CEMO [3]), pour se consacrer exclusivement à l’extinction des incendies. Dès lors, le duo dynamique ainsi constitué parvient à trouver une certaine maîtrise de la situation, d’autant que les chefs de secteurs font remonter au commandement des informations cruciales.

LA REPRISE DE L’INITIATIVE

« Lorsque je me présente sur intervention, révèle le colonel de Blignières, le premier renseigne-ment qui m’intéresse, c’est notre volume de moyens, pour com-prendre et organiser la manœuvre. J’ai aussi l’habitude de faire un tour du feu avant de me présenter à la PC [4], de monter au contact et de “flairer” l’ambiance, pour saisir le facteur humain et les volumes. J’ai un raisonnement militaire : je raisonne le feu en ennemi. Quand j’arrive à Vincennes, le rapport de force est défavorable pour nous. Il y a en effet deux théâtres d’opérations et une inconnue en sous-sol, tandis que l’OSG est tiraillé entre la PC et le terrain, où des actions de commandement sont à mener. Je décide alors d’organiser le commandement de l’arrière, tandis que le lieutenant-colonel Guenanten se charge du com-mandement de l’avant. » Cette stratégie s’avère particulière-ment fructueuse.Rapidement, le capitaine Le Gall devient maître de la situation sur son secteur. Le rapport de force s’inverse également du côté de l’adjudant De Jésus, lorsque les moyens dédiés aux sauvetages sont basculés à l’attaque du feu. De plus, les sapeurs-pompiers ont découvert ce qui semble être le foyer originel de l’incendie : un sous-sol destiné au stockage de pellicules cinématographiques, entièrement embrasé… L’engagement du groupe d’exploration longue durée (GELD) permet aux secours d’inverser définitive-ment le rapport de force entre le feu et les sapeurs-pompiers. L’incendie est maîtrisé, puis éteint. « Quant aux victimes, conclut le colonel de Blignières, nous sommes au départ assez incrédules sur le faible nombre de personnes à secourir, mais il y a finalement – et heureusement – très peu de monde dans les immeubles. » Le bilan définitif fait malheureuse-ment état de deux personnes décé-dées, dans les toutes premières minutes de l’intervention.

 

[1] Secours à personnes  [2] Commandement des opérations de secours  [3]  Chef d’état-major opérationnel  [4]  [Le véhicule] poste de commandement

 

L'inter en infographie

Dessin : René Dosne (reproduction interdite)

CHIFFRES-CLES

  • 2 sauvetages !
  • Près de 400 sapeurs-pompiers sur intervention
  • Plus de 120 engins dont près de 40 engins-pompes

BILAN :

  • 2 décédés et 1 sapeur-pompier légèrement blessé

POINTS DEFAVORABLES

  • – L’incendie est déjà majeur lorsque les sapeurs-pompiers se présentent.
  • – Des discordances entre les appels 18 et la réalité du terrain sont sources d’incompréhensions et d’inquiétudes.
  • – La localisation de l’incendie et la complexité des lieux rendent particulièrement difficile l’action des secours.
  • – L’origine de l’incendie est inexplicable pour les premiers intervenants.
  • – La chaleur éprouvante de cette nuit d’été augmente la difficulté et l’intensité physique de l’intervention.

POINTS FAVORABLES

  • – Les appartements sont majoritairement vidés de leurs occupants en raison des vacances estivales.

LE REGARD DE L'OSG

« La montée en gamme est garante du succès de l’intervention. L’intérêt de la prise de COS à l’échelon supérieur réside notamment dans le fait qu’elle libère la charge mentale des subordonnés, en vue de faciliter certains aspects de l’intervention. C’est l’importance du chef tactique. Chacun “a” sa place et doit être “à” sa place.

À partir d’un certain niveau d’intervention, il est particulièrement bénéfique que l’échelon supérieur absorbe les problématiques liées à l’environnement, pour que le chef tactique puisse agir de façon plus sereine et se concentrer sur son action. Les responsabilités sont réparties de façon à concentrer les efforts de chacun au bon endroit.

La prise de COS n’est pas un désaveu : chaque échelon apporte sa pierre à l’édifice. L’échelon supérieur agit comme un gilet pare-balle et protège le chef tactique. C’est le RETEX que je tire de cette intervention. »

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CRÉDITS

Texte : SGT Nicholas Bady

Photos : CCH Marc Loukachine

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