RETOUR D’INTER – Péril en superstructure

Minuit, lundi 12 octobre 2020. Un homme à moto s’engouffre dans le parking en superstructure du 22 rue Lucien Sampaix dans le Xe arrondissement de Paris. Réveillés par des vrombissements de moteurs incessants, les voisins appellent la police. À son arrivée, il n’y a plus de bruit, plus personne, tout est étrangement calme. Simplement, un filet de fumée noire se dégage doucement des grandes baies du parking. Les policiers appellent les secours, il est 00 h 40...

Au même moment, à l’état-major de la BSPP, l’opérateur du centre opérationnel décroche. Aucun doute pour lui, il faut envoyer du monde. Le parking se trouve sur le secteur de la 8e compagnie et plus particulièrement sur celui du centre de secours Château-d’Eau. C’est dans cette même caserne que cette nuit-là, l’adjudant-chef Fabrice Favriot, quarante-quatre ans dont vingt passés à servir les Parisiens, chef du centre de secours et chef de garde du jour, dort tranquillement dans son appartement. Les semaines précédentes, ses hommes avaient souvent été « invités » sur les secteurs voisins de Landon et Parmentier notamment pour participer à des feux d’ampleur considérables. Mais cela fait bien longtemps qu’ils attendent de passer à l’acte « à la maison », comme ils aiment nommer leur propre secteur.

« C’est un départ normal ! »
L’alarme résonne dans l’appartement du sous-officier. Il est 00 h 43. D’un bond, il se lève, enfile sa tenue SPF 1 et se rend au poste de veille opérationnel (PVO).
Le stationnaire, lui, ne dort pas, il veille une partie de la nuit et fait partir à tout moment les engins sur intervention. « C’est un départ normal ! vous partez avec l’EPAN (échelle pivotante automatique à nacelle) de Landon » lance le stationnaire. L’ordre de départ annonce, « r+4 // feu de vl // parking en étage au r+1 // », les renseignements sont minces.

Le centre de secours s’éveille brutalement. Ça court dans tous les sens, les soldats du feu enfilent leur tenue de feu, leurs bottes et cagoules. L’ordre de départ indique le 22 rue Lucien Sampaix, cette adresse est bien connue : la rue Lucien Sampaix est une rue perpendiculaire à la rue du Château-d’Eau. Les engins y seront en un rien de temps. L’adjudant-chef Favriot se méfie, « dans cette rue, il n’y a qu’un seul parking, il est en superstructure, enclavé dans un îlot d’habitations et il dispose d’une station-service ». À 00 h 47, l’adjudant-chef grimpe dans le FPTL 6. Le PS 180, quant à lui, est parti une poignée de secondes auparavant. La rue Lucien Sampaix est scindée en deux au niveau du boulevard Magenta et il n’est pas possible de la remonter d’un coup, il faut faire le tour par la rue des Vinaigriers ! Le PS 180 fait le tour, le FPTL 6 reste à l’angle Magenta-Sampaix.

« Je demande un groupe habitation »
L’adjudant-chef descend de son engin pour évaluer la situation. « Tout est étrangement calme, il n’y a personne sur la voie publique, seule la police est sur place » analyse-t-il. Serein, il s’engage dans la rue et se dirige vers le numéro 22. Il fait face au bâtiment en question et l’analyse, « les fumées sont vraiment noires et chargées », elles s’échappent du premier étage. À cet instant, le sous-officier se « rend compte de la situation et bascule dans un monde d’urgence ». Des immeubles d’habitations sont à droite et à gauche du parc de stationnement. « Il y en a sûrement aussi derrière, pense-t-il. Il faut savoir si le feu n’est pas parti dans les habitations ». L’adjudant-chef s’engouffre alors d’abord au numéro 24 puis au numéro 20. Après une rapide reconnaissance, il ne trouve rien.

De retour dans la rue, il croise alors le chef d’agrès du PS 180, « nous avons trouvé le foyer, nous allons attaquer ! » lui affirme le jeune sous-officier. L’adjudant-chef prend alors sa radio, «  je demande un groupe habitation ». Un véhicule qui brûle est très fumigène et les gaz chauds peuvent rapidement se propager aux habitations voisines. En attendant les renforts, l’adjudant-chef fait établir par ses équipes une lance grande puissance pour réaliser une attaque massive du foyer. « Le feu se propage au rez-de-chaussée ! » s’écrit le chef d’agrès du PS 180. Dans la tête de l’adjudant-chef Favriot, l’intervention vient de monter d’un cran. Il est 00 h 58, le chef de garde passe un nouveau message à la radio, « Je demande un groupe incendie et deux engins-pompes. » Le feu prend beaucoup d’ampleur. Il faut d’autres moyens et se focaliser sur le parking. Quelques instants plus tard, le PS et le FPTL de Landon arrivent en renfort et leur mission consiste à réaliser les reconnaissances des immeubles voisins. La mission du FPTL est l’attaque du sinistre.

Au même moment, le capitaine Xavier Labaune, accompagné de sa conductrice, se rend sur l’intervention. Promu récemment capitaine au sein de la 8e compagnie, il est l’officier de garde compagnie du jour. À la radio, il a déjà entendu les messages et demandes de l’adjudant-chef Favriot. « Il s’agit certainement d’une intervention particulière à gérer » pense-t-il.

D’ici quelques instants, il prendra certainement le commandement des opérations de secours. À peine sorti de son véhicule, il aperçoit au loin l’adjudant-chef qui donne des directives à ses hommes. Il le laisse gérer l’intervention le temps d’effectuer son tour du feu. À son retour, les deux hommes se font face et l’adjudant-chef lui rend compte des missions en cours. Le compte rendu est rapidement interrompu par le chef d’agrès du PS de Landon, « Il y a des flammes qui sortent d’une fenêtre dans le fond de la courette au numéro 24, le potentiel calorifique est assez important ! ». Le capitaine et l’adjudant-chef Favriot accompagnent le chef d’agrès du PS sur place. La chaleur, trop intense à l’intérieur du parc de stationnement, a percé des carreaux. Les flammes sortent et se dirigent dangereusement vers les habitations très proches. « Il faut lutter contre les propagations à l’immeuble mitoyen », lance l’adjudant-chef au chef d’agrès du PS de Landon.

 

Les différents foyers sont peu à peu maîtrisés.

« Les fumées sont très noires et envahissent tous les niveaux ! »
La priorité est maintenant d’investir le parking afin d’y mener les reconnaissances et commencer l’extinction. L’adjudant-chef fait stationner l’EPAN de Landon afin de balayer la façade et d’éventuellement effectuer des sauvetages. Les reconnaissances sont complexes, la rampe est le seul accès pour monter dans les étages. Le capitaine Labaune comprend la situation, « le feu prend une ampleur considérable, les fumées sont très noires et envahissent tous les niveaux ». Sa radio crépite. On lui rend compte que les flammes ont percé une fenêtre au deuxième étage. Le feu s’est étendu du rez-de-chaussée au deuxième étage du bâtiment. Dans l’esprit du capitaine Labaune, une nouvelle étape est franchie : « nous sommes en présence d’un parking en superstructure, l’intensité des foyers est telle que le bâtiment risque l’effondrement ».

1 h 23. Le capitaine prend sa radio et passe son message : « Je prends le commandement des opérations de secours ». Il demande quatre engins-pompes supplémentaires ainsi qu’un groupe de remise en condition du personnel.
Les engins seront immédiatement répartis sur le parking et sur les deux immeubles mitoyens afin de lutter contre les propagations. Le capitaine sait que sa demande ne sera pas suffisante, mais c’est un premier jet pour stabiliser l’engagement des secours.

« La dalle est en train de se déformer au premier étage, un cratère se forme ! »
Le poste de commandement tactique du deuxième groupement se présente et s’active. Ce soir-là, l’officier supérieur de garde est le colonel Thomas Brucker, chef de corps du deuxième groupement d’incendie et de secours. Le capitaine Labaune se présente au colonel afin de lui faire un point de situation. « Il faut renforcer le dispositif hydraulique afin d’attaquer sur tous les niveaux » conseille le capitaine. Ils se mettent alors d’accord sur l’alimentation d’un moyen élévateur aérien pour renforcer l’attaque.

Le colonel Brucker prend très sérieusement en compte le risque d’effondrement, la configuration des lieux est sensiblement la même que lors de l’intervention tragique de la rue Riquet en novembre 2007. Cette intervention a coûté la vie au sergent Matthieu Mercier et au caporal-chef Ludovic Martin. Ce risque devient avéré lorsque l’adjudant-chef rend compte au capitaine, « la dalle est en train de se déformer au premier étage, un cratère se forme ! ». Le capitaine Labaune leur ordonne alors de ne pas s’engager sur la dalle et de rester simplement sur la rampe d’accès.

L’horloge du véhicule de poste de commandement affiche 1 h 41 lorsque le colonel Brucker prend le commandement des opérations de secours. Par radio, l’officier supérieur de garde fait une demande massive de notamment huit engins-pompes, un groupe d’exploration longue durée et du drone. Sa priorité, « reprendre l’ascendant au niveau du temps et de la cinétique de l’intervention pour ne pas avoir de rupture d’attaque et effectuer toutes les reconnaissances périphériques ». Sur place, l’architecte de permanence et l’officier sécurité l’affirment : il faut évacuer les lieux. Le risque d’effondrement est trop important. Unes à unes, les équipes se désengagent du parc de stationnement. Le groupe d’exploration longue durée (GELD), aguerri aux missions de ce type, est alors chargé de l’ensemble des reconnaissances à l’intérieur. Le GELD est appuyé par le robot COLOSSUS, capable d’accéder aux endroits où le risque d’effondrement est trop important.

« Il y a de la fumée et j’aperçois des flammes »
Lors des reconnaissances périphériques au numéro 20, une femme d’un certain âge aborde en panique les équipes menant les reconnaissances. « Je quitte mon appartement, il y a de la fumée et j’aperçois des flammes ! » Les équipes investissent alors son logement et découvrent une nouvelle propagation venant d’un carreau de verre cassé dans le parc de stationnement. La pente du toit prend naissance au niveau de ce carreau et les flammes s’engagent sous la toiture en zinc. Les combles se chargent en gaz chauds, le risque d’embrasement est proche. Il faut établir une lance sur le toit afin de lutter contre cette propagation. L’accès est très complexe. Pour y parvenir, le seul moyen est de passer par une lucarne située à trois mètres de hauteur dans l’appartement voisin. Au moyen de l’échelle à crochets, l’un des hommes du capitaine Labaune se faufile alors dans cette cheminée si étriquée qu’il devra enlever son casque. L’homme grimpe sur le toit, ouvre sa lance et abat les flammes. L’immeuble est sauvé. Afin de compléter le dispositif hydraulique, une deuxième lance est établie sur le toit terrasse du parc de stationnement. L’EPAN située au niveau de la façade est utilisée en « colonne sèche » pour acheminer l’eau jusqu’au toit terrasse, manœuvre qui n’existe pas dans les textes, mais qui montre la capacité d’adaptation des équipes ce soir-là.

Maîtres du feu
Il est près de 4 heures lorsque le colonel Brucker passe son message, « Feu circonscrit ». Le VAERO (véhicule aéronef) se présente sur les lieux. A son bord, un drone et deux pompiers télépilotes. Le drone est équipé d’une caméra thermique. Le colonel Brucker les missionne pour localiser les points chauds à l’extérieur et au niveau de la propagation à la toiture de l’immeuble voisin. Le colonel a déjà utilisé le drone sur intervention, « c’est un excellent moyen pour comprendre la situation à distance, pour coordonner les équipes, et éventuellement réarticuler le dispositif ! ». À l’intérieur du parc de stationnement, les vagues de reconnaissances font leur effet.

Les différents foyers sont peu à peu maîtrisés. Le soleil se lève à peine lorsque les soldats du feu finissent de noyer les dernières braises. L’heure est à la surveillance du bâtiment pour éviter toute reprise de feu. Les hommes sont éprouvés par cette longue nuit de bataille, ils méritent un peu de repos. Le bilan de l’intervention est lourd. Au total, une quinzaine de véhicules totalement brûlés et près d’une trentaine devenue inutilisable. Mais l’important est ailleurs, cette nuit-là, civils ou pompiers, tous sont rentrés sains et saufs.

L’Œil de L’OSG

L’ampleur du sinistre et la configuration de l’intervention m’ont poussé à prendre le COS. Quelques jours avant cette intervention, nous avions travaillé en exercice sur le thème “feu d’espace enclavé”. J’en suis convaincu, la préparation opérationnelle est essentielle dans ce genre de situation.
Par ailleurs, ce que je retiens, c’est la nécessité de raisonner en cas “non conforme”. Qu’est-ce que je redoute ? Qu’est ce qui peut m’arriver de pire ? Cette nuit-là, ce que je redoute, c’est l’effondrement. Toute la manœuvre est orientée en fonction de cette crainte-là.

POINTS FAVORABLES

– Excellente connaissance secteur

– L’appui du drone pour la vision aérienne

– Les tours du feu successifs et complémentaires

POINTS DEFORABLES

– Le caractère enclavé du parc de stationnement couvert

– Un seul accès par la rampe

– Le risque d’effondrement de la structure

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