PARIS Xe : Péril en superstructure

Retour d’inter — Minuit, lundi 12 octobre 2020. Un homme à moto s’engouffre dans le parking en superstructure du 22 rue Lucien Sampaix dans le Xe arrondissement de Paris. Réveillés par des vrombissements de moteurs incessants, les voisins appellent la police. À son arrivée, il n’y a plus de bruit, plus personne, tout est étrangement calme. Simplement, un filet de fumée noire se dégage doucement des grandes baies du parking. Les policiers appellent les secours, il est 00 h 40…

Jean Flye —  — Modi­fiée le 30 avril 2021 à 12 h 21 

Au même moment, à l’état-major de la BSPP, l’opérateur du centre opé­ra­tion­nel décroche. Aucun doute pour lui, il faut envoyer du monde. Le par­king se trouve sur le sec­teur de la 8e com­pa­gnie et plus par­ti­cu­liè­re­ment sur celui du centre de secours Château‑d’Eau. C’est dans cette même caserne que cette nuit-là, l’adjudant-chef Fabrice Favriot, qua­rante-quatre ans dont vingt pas­sés à ser­vir les Pari­siens, chef du centre de secours et chef de garde du jour, dort tran­quille­ment dans son appar­te­ment. Les semaines pré­cé­dentes, ses hommes avaient sou­vent été « invi­tés » sur les sec­teurs voi­sins de Lan­don et Par­men­tier notam­ment pour par­ti­ci­per à des feux d’ampleur consi­dé­rables. Mais cela fait bien long­temps qu’ils attendent de pas­ser à l’acte « à la mai­son », comme ils aiment nom­mer leur propre secteur.

« C’est un départ nor­mal ! »
L’alarme résonne dans l’appartement du sous-offi­cier. Il est 00 h 43. D’un bond, il se lève, enfile sa tenue SPF 1 et se rend au poste de veille opé­ra­tion­nel (PVO).
Le sta­tion­naire, lui, ne dort pas, il veille une par­tie de la nuit et fait par­tir à tout moment les engins sur inter­ven­tion. « C’est un départ nor­mal ! vous par­tez avec l’EPAN (échelle pivo­tante auto­ma­tique à nacelle) de Lan­don » lance le sta­tion­naire. L’ordre de départ annonce, « r+4 /​/​feu de vl /​/​par­king en étage au r+1 /​/​», les ren­sei­gne­ments sont minces.

Le centre de secours s’éveille bru­ta­le­ment. Ça court dans tous les sens, les sol­dats du feu enfilent leur tenue de feu, leurs bottes et cagoules. L’ordre de départ indique le 22 rue Lucien Sam­paix, cette adresse est bien connue : la rue Lucien Sam­paix est une rue per­pen­di­cu­laire à la rue du Château‑d’Eau. Les engins y seront en un rien de temps. L’adjudant-chef Favriot se méfie, « dans cette rue, il n’y a qu’un seul par­king, il est en super­struc­ture, encla­vé dans un îlot d’habitations et il dis­pose d’une sta­tion-ser­vice ». À 00 h 47, l’adjudant-chef grimpe dans le FPTL 6. Le PS 180, quant à lui, est par­ti une poi­gnée de secondes aupa­ra­vant. La rue Lucien Sam­paix est scin­dée en deux au niveau du bou­le­vard Magen­ta et il n’est pas pos­sible de la remon­ter d’un coup, il faut faire le tour par la rue des Vinai­griers ! Le PS 180 fait le tour, le FPTL 6 reste à l’angle Magenta-Sampaix.

« Je demande un groupe habi­ta­tion »
L’adjudant-chef des­cend de son engin pour éva­luer la situa­tion. « Tout est étran­ge­ment calme, il n’y a per­sonne sur la voie publique, seule la police est sur place » ana­lyse-t-il. Serein, il s’engage dans la rue et se dirige vers le numé­ro 22. Il fait face au bâti­ment en ques­tion et l’analyse, « les fumées sont vrai­ment noires et char­gées », elles s’échappent du pre­mier étage. À cet ins­tant, le sous-offi­cier se « rend compte de la situa­tion et bas­cule dans un monde d’urgence ». Des immeubles d’habitations sont à droite et à gauche du parc de sta­tion­ne­ment. « Il y en a sûre­ment aus­si der­rière, pense-t-il. Il faut savoir si le feu n’est pas par­ti dans les habi­ta­tions ». L’adjudant-chef s’engouffre alors d’abord au numé­ro 24 puis au numé­ro 20. Après une rapide recon­nais­sance, il ne trouve rien.

De retour dans la rue, il croise alors le chef d’agrès du PS 180, « nous avons trou­vé le foyer, nous allons atta­quer ! » lui affirme le jeune sous-offi­cier. L’adjudant-chef prend alors sa radio, « je demande un groupe habi­ta­tion ». Un véhi­cule qui brûle est très fumi­gène et les gaz chauds peuvent rapi­de­ment se pro­pa­ger aux habi­ta­tions voi­sines. En atten­dant les ren­forts, l’adjudant-chef fait éta­blir par ses équipes une lance grande puis­sance pour réa­li­ser une attaque mas­sive du foyer. « Le feu se pro­page au rez-de-chaus­sée ! » s’écrit le chef d’agrès du PS 180. Dans la tête de l’adjudant-chef Favriot, l’intervention vient de mon­ter d’un cran. Il est 00 h 58, le chef de garde passe un nou­veau mes­sage à la radio, « Je demande un groupe incen­die et deux engins-pompes. » Le feu prend beau­coup d’ampleur. Il faut d’autres moyens et se foca­li­ser sur le par­king. Quelques ins­tants plus tard, le PS et le FPTL de Lan­don arrivent en ren­fort et leur mis­sion consiste à réa­li­ser les recon­nais­sances des immeubles voi­sins. La mis­sion du FPTL est l’attaque du sinistre.

Au même moment, le capi­taine Xavier Labaune, accom­pa­gné de sa conduc­trice, se rend sur l’intervention. Pro­mu récem­ment capi­taine au sein de la 8e com­pa­gnie, il est l’officier de garde com­pa­gnie du jour. À la radio, il a déjà enten­du les mes­sages et demandes de l’adjudant-chef Favriot. « Il s’agit cer­tai­ne­ment d’une inter­ven­tion par­ti­cu­lière à gérer » pense-t-il.

D’ici quelques ins­tants, il pren­dra cer­tai­ne­ment le com­man­de­ment des opé­ra­tions de secours. À peine sor­ti de son véhi­cule, il aper­çoit au loin l’adjudant-chef qui donne des direc­tives à ses hommes. Il le laisse gérer l’intervention le temps d’effectuer son tour du feu. À son retour, les deux hommes se font face et l’adjudant-chef lui rend compte des mis­sions en cours. Le compte ren­du est rapi­de­ment inter­rom­pu par le chef d’agrès du PS de Lan­don, « Il y a des flammes qui sortent d’une fenêtre dans le fond de la cou­rette au numé­ro 24, le poten­tiel calo­ri­fique est assez impor­tant ! ». Le capi­taine et l’adjudant-chef Favriot accom­pagnent le chef d’agrès du PS sur place. La cha­leur, trop intense à l’intérieur du parc de sta­tion­ne­ment, a per­cé des car­reaux. Les flammes sortent et se dirigent dan­ge­reu­se­ment vers les habi­ta­tions très proches. « Il faut lut­ter contre les pro­pa­ga­tions à l’immeuble mitoyen », lance l’adjudant-chef au chef d’agrès du PS de Landon.

Feu de garage rue lucien sam­paix à Paris. Plu­sieurs véhi­cules bru­lés sur plu­sieurs étages. Pro­pa­ga­tion à la toiture.

« Les fumées sont très noires et enva­hissent tous les niveaux ! »
La prio­ri­té est main­te­nant d’investir le par­king afin d’y mener les recon­nais­sances et com­men­cer l’extinction. L’adjudant-chef fait sta­tion­ner l’EPAN de Lan­don afin de balayer la façade et d’éventuellement effec­tuer des sau­ve­tages. Les recon­nais­sances sont com­plexes, la rampe est le seul accès pour mon­ter dans les étages. Le capi­taine Labaune com­prend la situa­tion, « le feu prend une ampleur consi­dé­rable, les fumées sont très noires et enva­hissent tous les niveaux ». Sa radio cré­pite. On lui rend compte que les flammes ont per­cé une fenêtre au deuxième étage. Le feu s’est éten­du du rez-de-chaus­sée au deuxième étage du bâti­ment. Dans l’esprit du capi­taine Labaune, une nou­velle étape est fran­chie : « nous sommes en pré­sence d’un par­king en super­struc­ture, l’intensité des foyers est telle que le bâti­ment risque l’effondrement ».

1 h 23. Le capi­taine prend sa radio et passe son mes­sage : « Je prends le com­man­de­ment des opé­ra­tions de secours ». Il demande quatre engins-pompes sup­plé­men­taires ain­si qu’un groupe de remise en condi­tion du per­son­nel.
Les engins seront immé­dia­te­ment répar­tis sur le par­king et sur les deux immeubles mitoyens afin de lut­ter contre les pro­pa­ga­tions. Le capi­taine sait que sa demande ne sera pas suf­fi­sante, mais c’est un pre­mier jet pour sta­bi­li­ser l’engagement des secours.

« La dalle est en train de se défor­mer au pre­mier étage, un cra­tère se forme ! »
Le poste de com­man­de­ment tac­tique du deuxième grou­pe­ment se pré­sente et s’active. Ce soir-là, l’officier supé­rieur de garde est le colo­nel Tho­mas Bru­cker, chef de corps du deuxième grou­pe­ment d’incendie et de secours. Le capi­taine Labaune se pré­sente au colo­nel afin de lui faire un point de situa­tion. « Il faut ren­for­cer le dis­po­si­tif hydrau­lique afin d’attaquer sur tous les niveaux » conseille le capi­taine. Ils se mettent alors d’accord sur l’alimentation d’un moyen élé­va­teur aérien pour ren­for­cer l’attaque.

Le colo­nel Bru­cker prend très sérieu­se­ment en compte le risque d’effondrement, la confi­gu­ra­tion des lieux est sen­si­ble­ment la même que lors de l’intervention tra­gique de la rue Riquet en novembre 2007. Cette inter­ven­tion a coû­té la vie au ser­gent Mat­thieu Mer­cier et au capo­ral-chef Ludo­vic Mar­tin. Ce risque devient avé­ré lorsque l’adjudant-chef rend compte au capi­taine, « la dalle est en train de se défor­mer au pre­mier étage, un cra­tère se forme ! ». Le capi­taine Labaune leur ordonne alors de ne pas s’engager sur la dalle et de res­ter sim­ple­ment sur la rampe d’accès.

L’horloge du véhi­cule de poste de com­man­de­ment affiche 1 h 41 lorsque le colo­nel Bru­cker prend le com­man­de­ment des opé­ra­tions de secours. Par radio, l’officier supé­rieur de garde fait une demande mas­sive de notam­ment huit engins-pompes, un groupe d’exploration longue durée et du drone. Sa prio­ri­té, « reprendre l’ascendant au niveau du temps et de la ciné­tique de l’intervention pour ne pas avoir de rup­ture d’attaque et effec­tuer toutes les recon­nais­sances péri­phé­riques ». Sur place, l’architecte de per­ma­nence et l’officier sécu­ri­té l’affirment : il faut éva­cuer les lieux. Le risque d’effondrement est trop impor­tant. Unes à unes, les équipes se désen­gagent du parc de sta­tion­ne­ment. Le groupe d’exploration longue durée (GELD), aguer­ri aux mis­sions de ce type, est alors char­gé de l’ensemble des recon­nais­sances à l’intérieur. Le GELD est appuyé par le robot COLOSSUS, capable d’accéder aux endroits où le risque d’effondrement est trop important.

Point de situa­tion au poste de commandement
Illustration par René Dosne
Illus­tra­tions par René Dosne (repro­duc­tion interdite)

« Il y a de la fumée et j’aperçois des flammes »
Lors des recon­nais­sances péri­phé­riques au numé­ro 20, une femme d’un cer­tain âge aborde en panique les équipes menant les recon­nais­sances. « Je quitte mon appar­te­ment, il y a de la fumée et j’aperçois des flammes ! » Les équipes inves­tissent alors son loge­ment et découvrent une nou­velle pro­pa­ga­tion venant d’un car­reau de verre cas­sé dans le parc de sta­tion­ne­ment. La pente du toit prend nais­sance au niveau de ce car­reau et les flammes s’engagent sous la toi­ture en zinc. Les combles se chargent en gaz chauds, le risque d’embrasement est proche. Il faut éta­blir une lance sur le toit afin de lut­ter contre cette pro­pa­ga­tion. L’accès est très com­plexe. Pour y par­ve­nir, le seul moyen est de pas­ser par une lucarne située à trois mètres de hau­teur dans l’appartement voi­sin. Au moyen de l’échelle à cro­chets, l’un des hommes du capi­taine Labaune se fau­file alors dans cette che­mi­née si étri­quée qu’il devra enle­ver son casque. L’homme grimpe sur le toit, ouvre sa lance et abat les flammes. L’immeuble est sau­vé. Afin de com­plé­ter le dis­po­si­tif hydrau­lique, une deuxième lance est éta­blie sur le toit ter­rasse du parc de sta­tion­ne­ment. L’EPAN située au niveau de la façade est uti­li­sée en « colonne sèche » pour ache­mi­ner l’eau jusqu’au toit ter­rasse, manœuvre qui n’existe pas dans les textes, mais qui montre la capa­ci­té d’adaptation des équipes ce soir-là.

Maîtres du feu
Il est près de 4 heures lorsque le colo­nel Bru­cker passe son mes­sage, « Feu cir­cons­crit ». Le VAERO (véhi­cule aéro­nef) se pré­sente sur les lieux. A son bord, un drone et deux pom­piers télé­pi­lotes. Le drone est équi­pé d’une camé­ra ther­mique. Le colo­nel Bru­cker les mis­sionne pour loca­li­ser les points chauds à l’extérieur et au niveau de la pro­pa­ga­tion à la toi­ture de l’immeuble voi­sin. Le colo­nel a déjà uti­li­sé le drone sur inter­ven­tion, « c’est un excellent moyen pour com­prendre la situa­tion à dis­tance, pour coor­don­ner les équipes, et éven­tuel­le­ment réar­ti­cu­ler le dis­po­si­tif ! ». À l’intérieur du parc de sta­tion­ne­ment, les vagues de recon­nais­sances font leur effet.

Le chef de garde fait un point de situa­tion à l’OGC

Les dif­fé­rents foyers sont peu à peu maî­tri­sés. Le soleil se lève à peine lorsque les sol­dats du feu finissent de noyer les der­nières braises. L’heure est à la sur­veillance du bâti­ment pour évi­ter toute reprise de feu. Les hommes sont éprou­vés par cette longue nuit de bataille, ils méritent un peu de repos. Le bilan de l’intervention est lourd. Au total, une quin­zaine de véhi­cules tota­le­ment brû­lés et près d’une tren­taine deve­nue inuti­li­sable. Mais l’important est ailleurs, cette nuit-là, civils ou pom­piers, tous sont ren­trés sains et saufs.


POINTS FAVORABLES

  • Excel­lente connais­sance secteur
  • L’appui du drone pour la vision aérienne
  • Les tours du feu suc­ces­sifs et complémentaires

POINTS DÉFAVORABLES

  • Le carac­tère encla­vé du parc de sta­tion­ne­ment couvert
  • Un seul accès par la rampe
  • Le risque d’effondrement de la structure
Por­trait du colo­nel Bru­cker chef de corps du 2e grou­pe­ment d incen­die pour une cou­ver­ture allo18

L’Œil DE L’OSG

L’ampleur du sinistre et la confi­gu­ra­tion de l’intervention m’ont pous­sé à prendre le COS. Quelques jours avant cette inter­ven­tion, nous avions tra­vaillé en exer­cice sur le thème “feu d’espace encla­vé”. J’en suis convain­cu, la pré­pa­ra­tion opé­ra­tion­nelle est essen­tielle dans ce genre de situa­tion.
Par ailleurs, ce que je retiens, c’est la néces­si­té de rai­son­ner en cas “non conforme”. Qu’est-ce que je redoute ? Qu’est ce qui peut m’arriver de pire ? Cette nuit-là, ce que je redoute, c’est l’effondrement. Toute la manœuvre est orien­tée en fonc­tion de cette crainte-là.


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