Feu de la rue Erlanger (Paris XVIe)

RETOUR D’INTER – Rue Erlanger un an après, l’opération “sauvetages”

64 sauvetages. Jamais aucune intervention des sapeurs-pompiers de Paris n'avait atteint un tel niveau. Dans la nuit du 4 au 5 février 2019, il y a un an, 300 sapeurs-pompiers ont lutté contre un incendie d'une rare intensité dans un immeuble enclavé, rue Erlanger (Paris XVIe). L'accès aux façades étant impossible pour les échelles aériennes, les soldats du feu ont dû utiliser des échelles à main pour aller sauver d’une mort certaine des occupants affolés. Appelés depuis les fenêtres, le toit et parfois même les corniches, il a fallu toute l'agilité, le courage et le dévouement des pompiers pour réussir cette mission au péril de leur vie. Ce feu se place dans la lignée des interventions exceptionnelles de l'histoire de la Brigade, comme celui de la rue de Provence en 2005. Et l'utilisation des échelles à crochets, mythiques agrès du corps, renforce l'émotion. Nous vous proposons de découvrir en vidéo le témoignage de quelques intervenants et de lire le récit des événements presque minute par minute.

Témoignages...

Ils ont participé à cette grande intervention. Ils racontent ce qu’ils ont vécu. Témoignages poignants de soldats du feu qui ont tout donné pour sauver le maximum d’occupants au péril de leur vie. Un sujet fort en émotion où la devise “Sauver ou périr” n’a jamais été aussi parfaitement illustrée.

Focus sur l'intervention

Le départ normal (DN) com-posé du premier secours (PSE) et de l’échelle pivotante automatique à nacelle (EPAN) du centre de secours Boulogne (BOUL), ainsi que du premier secours évacuation et du véhicule de liaison du chef de garde du centre de secours Auteuil (AUTE) est sonné à 00 h 38 pour un incendie situé au 17 bis rue Erlanger à Paris. « Lorsque le DN retentit, nous sommes déjà en tenue », explique le sergent Baptiste Leduc, chef d’agrès du PSE d’Auteuil. « Nous revenons d’un feu de poubelles. Mes hommes roulent quelques tuyaux devant la remise, nous partons donc très vite. Peu de temps avant notre arrivée sur les lieux, le centre opérationnel m’informe de la présence probable d’une bouteille de gaz dans la cage d’escalier. Je fais stationner mon engin en prenant soin de bien dépasser l’adresse, afin de laisser la place à une, voire deux échelles automotrices. Quelques habitants nous attendent sur le trottoir, dans un calme absolu. À cet instant, aucune flamme, aucune fumée, aucune odeur n’est perceptible, bref cela s’apparente à une intervention banale. »
Pour accéder à l’adresse concernée, le sous-officier et ses deux équipes doivent traverser un couloir étroit long de dix-huit mètres. Ce dernier marque une frontière entre le calme de la rue et l’ambiance chaotique d’une courette intérieure. La situation est critique. Près de vingt personnes paniquées ont déjà enjambé leur fenêtre. D’autres sont réfugiées sur des corniches ou sur les toits. « Les habitants de cet immeuble hurlent en nous suppliant de venir les sauver », précise le chef d’agrès du premier engin arrivé sur les lieux. « Nous sommes face à un bâtiment en forme de « U ». Sur chaque face et à chaque étage, de la fumée noire prête à s’enflammer sort par surpression. Nous ne pourrons pas aller chercher tout le monde, c’est mathématiquement impossible… »
Le sergent Baptiste Leduc charge sa deuxième équipe d’effectuer les sauvetages à l’aide des deux seules échelles disponibles sur son PSE. Les premières personnes à sauver sont situées au quatrième étage, les autres aux niveaux du dessus. Pour chacune d’entre-elles, il faut déployer l’échelle à coulisse, puis la prolonger par l’échelle à crochets. « Je m’apprête à monter les échelons lorsqu’une femme se défenestre du septième étage, tombant à moins d’un mètre de moi » raconte encore ému le caporal Aurélien Claret, qui réalisera une dizaine de sauvetages sur cette intervention, la plupart dans des conditions périlleuses.

Accompagné de sa première équipe, le sergent Leduc se rend au pied de la cage d’escalier. Une première lance est établie sur une division alimentée. « La cage d’escalier est complétement embrasée du deuxième au septième étage », explique le sous-officier. « Aidés par l’action de la première lance, nous effectuons quelques sauvetages par les communications existantes. Des habitants tentent d’évacuer l’immeuble, mais ces derniers sont complètement perdus dans les couloirs, à la limite de l’évanouissement. En forçant des portes, nous récupérons également des personnes prostrées au sein même de leur logement ».
Lorsque l’adjudant Jérôme Jeanne, chef de garde du centre de secours Auteuil arrive rue Erlanger, il a déjà une notion d’urgence… « Au 3e groupement d’incendie et de secours, nous avons développé une technique particulière pour avertir toute la chaîne de commandement lorsque l’intervention est importante. Le chef d’agrès du PSE se présente deux fois de suite à un intervalle très rapproché* », explique-t-il. « Au moment où je sors de ce fameux couloir, j’entends énormément de cris. Je croise des personnes qui courent en toussant, d’autres qui regardent en l’air, impuissantes, face à leurs voisins pris au piège. »
Pour le sous-officier expérimenté, c’est un cas d’école ! Ce scénario maintes et maintes fois répété lors des stages pour devenir chef de garde, mais aussi lors des manœuvres journalières pratiquées au sein de son centre de secours, impose l’envoi rapide et massif d’un volume d’engins supplémentaire. L’urgence est de pouvoir effectuer simultanément les opérations de reconnaissances, d’extinction et de sauvetage. Seulement une minute après sa présentation, il passe ses premiers messages à la radio : « Je demande un renfort habitation au 17 bis rue Erlanger. Feu d’immeuble dans un bâtiment à usage d’habitation R+7. De nombreux sauvetages sont en cours, une lance est en manœuvre. Nous poursuivons les reconnaissances. »

Au fur et à mesure de l’arrivée des engins-pompe, l’utilisation des échelles à mains est ordonnée par le commandant des opérations de secours. C’est à ce moment que le capitaine Kilian Bechu, officier de garde de la 6e compagnie d’incendie et de secours, se présente. Il comprend très vite l’ampleur de l’intervention. « La situation est complexe et particulièrement critique », explique-t-il. « À tous les étages, des personnes sont réfugiées sur des rebords de fenêtre. Elles menacent de se jeter dans le vide. Sur plusieurs niveaux, des fenêtres s’enflamment de façon anarchique. Le huitième étage menace de s’embraser intégralement. Je dois immédiatement faire le tour du feu, prendre le COS* et renseigner le commandement quant à cette situation ».
L’officier passe successivement plusieurs messages à la radio : « Je prends le commandement des opérations de secours et je demande un « groupe médical », un « groupe secours à personnes » et deux engins-pompe. Nous sommes confrontés à un violent feu de cage d’escalier sur sept étages avec une propagation à la toiture-terrasse. L’intervention se situe en fond de courette, dans un bâtiment à usage d’habitation de construction moderne. Les personnes se manifestent aux fenêtres à tous les niveaux. Le feu n’est pas maîtrisé et complique les opérations de sauvetage. Les reconnaissances n’ont pas été menées, de nombreuses personnes viennent de se défenestrer… ».
Le tour du feu permet à l’officier de découvrir une deuxième courette intérieure, accessible par une porte fermée à clef. Au sein de cette dernière, la situation est tout aussi critique : des fenêtres allumées, des personnes à sauver et d’autres qui ont déjà sauté. L’intervention est organisée en quatre secteurs. « La première courette devient le secteur alpha, tandis que la seconde est nommée bravo. La cage d’escalier devient également un secteur à part entière », précise le capitaine Bechu. « Les actions de la marche générale des opérations (MGO) s’enchaînent, en commençant par les reconnaissances, les sauvetages et les établissements d’attaque. Le dernier secteur concerne quant à lui le poste médical avancé (PMA). Il est situé dans des locaux appropriés à la prise en charge massive des victimes. »

Feu de la rue Erlanger (Paris XVIe)

Illustration par René Dosne (reproduction interdite)

En parallèle, un centre d’accueil des impliqués (CAI) est organisé afin de prendre en charge une cinquantaine de personnes épargnées. Pour la plupart, des solutions de relogement sont proposées par les services de la mairie de Paris.
Les six derniers niveaux du bâtiment, ainsi que la cage d’escalier sont désormais la proie des flammes. La configuration des lieux, édifiés avec seulement un seul accès, puis une gaine d’ascenseur ouverte sur toute sa longueur agit comme une véritable cheminée d’appel. Toutes ces caractéristiques permettent au feu, parfaitement ventilé, de se propager horizontalement et verticalement à l’intérieur du bâtiment, mais aussi par les façades, d’étage en étage. Au plus fort de l’opération six lances, dont la lance haute pression, sont en manœuvre. Il faudra attendre 6 h 58 pour entendre sur les ondes « feu éteint ».
Les opérations de sauvetages quant à elles, s’étalent sur plus de deux heures. Au total, 64 sauvetages sont effectués par les hommes et les femmes de la Brigade, au moyen des échelles à mains mais aussi par les communications existantes.
Le bilan final est aussi impressionnant que dramatique : dix personnes dont un enfant ont perdu la vie, une victime est catégorisée en urgence absolue et trente en urgence relative, dont six soldats du feu. Le plan Rouge a permis la prise en charge d’un grand nombre de victimes et l’évacuation de vingt-et-une d’entre-elles vers des structures hospitalières.

* Golf 3, le premier secours évacuation A d’Auteuil se présente, se présente.

* La fonction de commandant des opérations de secours est ensuite endossée à tour de rôle à 1 h 19 par le lieutenant-colonel Xavier Guesdon, officier supérieur de garde du 3e GIS, puis à 2 h 40 par le colonel Richard Morel, colonel de garde sur le secteur de la Brigade.

L’échelle à crochets, agrès mythique

Feu de la rue Erlanger (Paris XVIe)

Symbole du sauvetage par excellence, l’échelle à crochets traverse les siècles avec toujours la même ambition : monter vite et haut.
L’échelle à crochets, appelée aussi échelle pompier, est une échelle de sauvetage utilisée en extrême urgence. Elle sert à progresser d’étage en étage par la façade de l’immeuble, lorsque l’accès par l’intérieur est impossible. Son maniement doit être parfaitement maîtrisé car elle est mise en place sur les espaces restreints de la façade (balcons et rebords de fenêtre).
Sa première apparition date de 1405. L’échelle à crochets était un moyen d’assaut des châteaux-forts, les crochets permettant alors de s’agripper sur les créneaux des murs d’enceinte. Elle sera mise aux oubliettes durant plusieurs siècles. Au XVIIIe siècle, le développement d’unités de lutte contre l’incendie va remettre cette échelle au goût du jour.
A Paris, en 1802 un mécanicien propose une échelle à crochets qui sera l’archétype de celle destinée aux pompiers. Pourtant, elle ne sera pas retenue et tombe à nouveau dans l’oubli.
C’est finalement en 1824 qu’un autre mécanicien propose à son tour une échelle à crochets qui sera adoptée par les sapeurs-pompiers de Paris. Cette échelle nécessite force, adresse et sang-froid, précisément les qualités développées par la gymnastique enseignée à cette époque.
De 1824 à 1830, les crochets sont modifiés. Entre 1830 et 1840 le capitaine-ingénieur Mayniel la rend plus solide et plus légère. Il crée également une échelle pliante pour la ranger plus facilement sous le chariot de la pompe. En quelques années, elle devient un outil incontournable.
En 1868, le sauvetage héroïque du caporal Thibault la fait passer à la postérité. Si elle subit de nombreuses transformations au XIXe siècle, elle n’est que très peu modifiée au XXe. C’est au début des années 1980 que l’échelle en bois est remplacée par l’échelle en aluminium.
Loin d’avoir détrôné les échelles aériennes modernes, l’échelle à crochets reste le moyen de sauvetage rapide et efficace pour accéder aux étages par l’extérieur. Elle peut également être utilisée pour le prolongement des échelles à coulisses et aériennes.

L’échelle « 3 plans »

Atteignant plus de quatorze mètres de hauteur, soit quatre étages, c’est un agrès typique de la Brigade. En complément de l’échelle à crochets, elle permet d’effectuer des sauvetages en courette intérieure, notamment lorsque les façades sont inaccessibles aux échelles aériennes. Son poids de 75 kg nécessite la mobilisation de quatre sapeurs-pompiers pour être manœuvrée.

Trois questions...

lieutenant-colonel Xavier Guesdon

Cette nuit-là, le LCL Guesdon est l’officier supérieur de garde du 3e Groupement d’incendie et de secours. Quelques jours après l’intervention, il répond à nos questions.

Quelle est la situation à votre arrivée ?
J’ai entendu la prise de COS du capitaine Bechu, ses deux messages d’ambiance, puis ses deux demandes de moyens. Je m’attends à une situation compliquée, mais bizarrement rien n’est perceptible dans la rue. Je m’engage avec lui dans le long couloir d’accès qui donne sur le sinistre pendant qu’il me rend compte de la situation. Nous nous trouvons à contre-courant de la sortie des brancards, nous obligeant à nous plaquer au mur pour laisser le passage libre. Quand je sors du couloir et que j’arrive dans la première courette, la vision est cataclysmique. Le pire, c’est que la même scène se répète dans la deuxième courette.

Pourquoi avez-vous décidé de prendre le COS ?
D’emblée, c’était une évidence au regard des éléments en ma possession : les messages passés, l’absence de façade accessible aux échelles aériennes, l’unique accès par un long tunnel étroit, le nombre de victimes, l’intensité des sauvetages, l’importance de l’incendie qui ne pouvait que prendre de l’ampleur, la configuration des lieux, l’impact politico-médiatique…

Quelles ont été vos priorités ?
Tout d’abord, confirmer les trois secteurs géographiques mis en place par l’officier de garde compagnie (alpha, bravo, escalier) en ajoutant un secteur « façades aveugles ». Ensuite, porter les efforts sur les très nombreux sauvetages encore à réaliser en privilégiant la sécurité de notre personnel et en relançant l’attaque par les communications existantes. Au regard de l’évolution très défavorable de la situation, j’estimais les moyens « santé » insuffisants. La structure de commandement devait également être renforcée pour parfaire l’organisation de l’intervention. Ce sont les raisons pour lesquelles lors de ma prise de COS, j’ai demandé plan Rouge et renfort commandement.

Que permet plus précisément le renfort commandement ?
Avec ses experts, ses cellules de mise en œuvre APPUI et SANTE et ses chefs de secteur supplémentaires, il permet de renforcer la structure de commandement et d’aide au commandement pour faciliter l’organisation d’une opération complexe comme celle de la rue Erlanger qui représente environ 330 sapeurs-pompiers engagés et une centaine de véhicules à positionner dans des rues étroites. Il facilite également la gestion du réseau de communication et a permis de mettre en place un poste de commandement avancé au profit du DSIS ainsi qu’un pool de gestion des reconnaissances renforcé et un pool de gestion de notre capacité hydraulique. Il permet également de faciliter l’accueil des autorités et la coordination de tous les acteurs extérieurs : architecte, police, PJ, SAMU, ville de Paris, LCPP, etc.

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Un commentaire

  1. Bonjour Guillaume,

    Cela fait plaisir de lire un article d’un ancien collègue.
    Bravo
    Pat

CRÉDITS

Texte : Adj Guillaume Casada

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